Voici donc cet itinéraire quelque peu surréaliste pour rentrer de Tyr en Galilée, en commençant par passer à Sidon — encore plus au nord de la Galilée que Tyr ! —, puis en traversant la Décapole — elle, à l'est de la Galilée... Si tel a bien été l'itinéraire suivi, c'était donc comme un véritable voyage touristique, avant l'heure des tour-opérateurs :) On ne sait pas quand, où, ce sourd muet aurait été présenté à Jésus : pendant ce voyage, donc encore en pays païen ? ou après être enfin revenus en Galilée ? Marc a sans doute volontairement laissé planer l'ambiguïté, pour qu'on puisse imaginer qu'après la fille de la syro-phénicienne, ce serait un païen de plus qui aurait été guéri par Jésus.
Cependant, la recommandation finale de ne pas parler de cette guérison, de n'en rien dire, à personne, plaiderait plutôt pour que cela se soit produit en Galilée, en Israël. On note effectivement qu'il n'y a pas eu de telle consigne de silence pour la fille de la syro-phénicienne, et que pour le possédé aux deux mille démons, au contraire, Jésus lui a donné comme mission de raconter partout autour de lui ce qui lui était arrivé ! Ces injonctions au silence semblent donc concerner surtout les Juifs, les coreligionnaires de Jésus, à cause de leurs espérances messianiques, c'est-à-dire précisément leur attente d'un messie politico-militaire, rôle que lui réfute (là-dessus il n'y a absolument aucun doute).
Maintenant, pas sûr du tout qu'au-delà de ces risques de récupération spécifiquement judéo-juive, des risques similaires ne soient pas à craindre aussi concernant ces quelques cas de païens qui nous sont rapportés au compte-gouttes dans les évangiles. Qu'on se mette à leur place ! voici un homme qui vous remet d'aplomb, qui vous offre une nouvelle vie, parfois qui rassasie même toute une foule affamée, et vous ne vous poseriez pas la question de comment on pourrait exploiter de tels dons de manière plus rationnelle que d'attendre les hasards de ses rencontres ou son seul bon-vouloir ? il me semble personnellement que, même en-dehors du contexte spécifique du messianisme juif, une telle tentation est bien universelle.
En sorte que, ces consignes de silence, je ne crois pas d'une part qu'elles doivent être limitées au seul cadre messianique juif, mais d'autre part pas non plus qu'elles doivent être prises de manière absolue. La seule question est de savoir comment on parle de ce genre d'événements, de manifestations, de faits, disons "surnaturels", étant entendu que surnaturel ne signifie pas "contre" la nature, mais en réalité manifestant des propriétés de la nature qui, à l'heure actuelle de l'histoire de l'évolution cosmique, sont seulement encore exceptionnelles, bien qu'elles lui soit innées.
En fait, quand on est, plus ou moins par exception, bénéficiaire de ce genre de faits, on le sait très bien intérieurement, de quoi il retourne, de la difficulté qu'il y a à en parler sans que ce ne soit trahison, et que cela ne soit alors exploité à tort, par d'autres (même sans aucune mauvaise intention de leur part, en toute bonne foi), ou par soi-même (de même, mais là avec quand même normalement une petite voix qui ne nous laisse pas tout-à-fait la conscience tranquille, mais qui parle si bas...). De ce point de vue, il semble indubitable que les évangiles sont les premiers à ne pas respecter ces consignes de silence données par celui dont ils sont censés honorer la mémoire...! en tout cas pas avec assez de précautions, voire même avec une complaisance à peu près indubitable, hélas.
D'un autre côté, il est vrai, comme il nous est dit ici, que la stupéfaction provoquée par de tels phénomènes est trop forte, particulièrement pour celles et ceux qui en sont les témoins extérieurs. Qu'y faire alors ? et ensuite, inéluctablement, s'en suit ce qui est arrivé à celui par qui tout ceci se produisait, quelles que soient les précautions qu'il ait pu essayer de prendre pour que cela ne se sache pas...!
Agrandissement : Illustration 1
et de nouveau
étant parti de la région de Tyr
il alla par Sidon vers la mer de Galilée
à travers la région de la Décapole
et on lui amène un sourd et muet
et on l'implore pour qu'il lui impose la main
et l'ayant pris hors de la foule à part
il mit ses doigts dans ses oreilles
et ayant craché il toucha sa langue
et ayant levé les yeux au ciel
il a gémi et il lui dit
« ephphata ! » (c'est "sois ouvert !")
et aussitôt fut ouverte son ouïe
et se défit le lien de sa langue
et il parlait comme il faut
et il leur recommanda de ne parler à personne
mais plus il leur recommandait
plus abondamment ils proclamaient
car par dessus tout ils étaient stupéfiés
disant
« il a bien fait toutes choses
il fait
et entendre les sourds
et parler les muets »
(Marc 7, 31-37)