Billet original : Re-naissance
« Amen, amen, je vous dis : vous pleurerez et sangloterez, et le monde se réjouira. Vous serez attristés, mais votre tristesse deviendra joie.
« La femme au moment d'enfanter a de la tristesse, car son heure est venue. Quand le petit enfant est né, elle ne se souvient plus de la souffrance à cause de la joie : car un homme est né au monde. Et vous donc, maintenant, vous avez de la tristesse. Mais ensuite je vous verrai et votre cœur se réjouira et votre joie, nul ne peut vous l'ôter. »
Jean 16, 20-22
Revoici donc le thème de la seconde naissance, cette fois dans le contexte anticipé de la future résurrection de Jésus, concomitante à la future venue de l'Esprit. L'image est légèrement différente de celle développée avec Nicodème : le disciple est comparé ici à la femme qui accouche, et non à l'enfant qui naît, mais ceci est aussi vrai, c'est bien ainsi que les choses peuvent être aussi décrites ; il est vrai que notre nature divine nous apparaît à la fois comme notre nature la plus profonde et véridique, notre moi le plus intime, et à la fois comme étant radicalement autre que notre moi ordinaire. Oui, on peut bien dire que c'est une autre personne qui naît à ce moment-là, qui va désormais cohabiter avec notre personnalité ordinaire ; et il y a quelque chose comme une collaboration qui se met en place entre les deux. Le moi divin, ou Soi, a besoin du moi ordinaire pour avoir une action dans le monde ; la seconde naissance est une étape essentielle, un événement dont nous nous rappellerons toute notre vie, mais, loin donc d'être la fin de l'aventure spirituelle, n'en est en réalité que le début.
Ce contraste entre le travail de la mère, cause de son tourment, et l'extériorité de la source de sa consolation, est encore plus explicite si on traduit correctement les différents verbes du texte. "enfanter" : ce mot est un peu trop générique ; on s'en doute, puisqu'on parle de "son heure qui est venue", mais il s'agit bien, plus précisément, de "accoucher". La première phrase nous situe donc au début du travail de l'accouchement. "est né" : ici, il y a déjà carrément inversion du sujet, le texte grec ne parle pas du point de vue de l'enfant, mais de celui de la mère ; de plus, à nouveau, le verbe n'évoque pas seulement la naissance en général, mais plus précisément l'"expulsion" de l'enfant. La deuxième phrase nous situe à la fin du travail d'accouchement, et les deux verbes parlent du côté de la mère, de son point de vue à elle : une fois qu'elle a expulsé le bébé. Le texte grec prend donc bien en compte toute la contribution de la mère dans l'opération, ce qui met alors encore plus en relief le fait que son bonheur est à la fois une récompense pour elle, et à la fois altruiste : le bébé est qualifié comme "homme", être humain, et il est dit "né au monde", séparé d'elle, il lui échappe ; et pourtant, sa joie vient précisément de cette séparation.
Pour ceux qui ont eu cette chance, dans leur vie, de donner naissance à "un homme", ils doivent se rappeler de ce sentiment étrange devant cette merveille : c'est à la fois nous qui avons "produit" cet être, et à la fois c'est quelque chose qui nous dépasse complètement ; c'est par nous que l'enfant est venu, mais il vient de beaucoup plus loin que nous. C'est bien un peu pareil dans la seconde naissance, nous y sommes quand même un peu pour quelque chose, mais elle reste un don qui déborde infiniment ce que nous serions tentés de considérer comme nos mérites. Et la suite du chemin restera dans ce double mouvement, semblable d'ailleurs en ceci à l'éducation bien comprise d'un enfant, qui ne consiste pas à le formater à notre image, mais à lui permettre d'exprimer qui il est. Tel est le chemin de la vie dans l'Esprit, où le travail du moi vise à permettre la manifestation toujours plus grande du Soi au monde.
"Mais ensuite je vous verrai" : nous nous serions peut-être attendu à ce que soit plutôt mentionné le fait que les disciples reverront Jésus, après sa mort. Pourtant c'est bien ainsi que les choses se sont passées, c'est d'abord Jésus qui a revu Marie Madeleine, avant que, elle, le revoit aussi, et de même pour les pèlerins d'Emmaüs chez Luc, et encore pour la pêche miraculeuse en Galilée chez Jean. D'une manière général, il est certain que c'est Jésus qui a revu en premier tous ses disciples avant de se manifester à eux et que, eux, le revoient et se réjouissent. Nous pouvons encore lire ceci dans le contexte d'une naissance ; c'est vrai que nos enfants viennent nous révéler un autre regard sur nous, ils nous apprennent quelque chose sur nous que nous ignorions, si nous savons les écouter. Et enfin, et surtout, ceci nous parle encore de la seconde naissance, où c'est bien le Soi qui, lui, nous voyait de toute éternité. Et la joie que nous ressentons alors, lorsque nous le reconnaissons à notre tour, est comme celle des disciples : c'est bien plus que la joie d'avoir "retrouvé" celui qu'ils croyaient avoir perdu, c'est en vérité la joie d'avoir "trouvé", enfin, qui il est. Jusque là, tout du long de la vie de Jésus, ils n'avaient que pressenti, désormais ils savent enfin, ils le voient, dans l'Esprit.