Si ton frère pèche : c'est ce qu'on appelle en général la "correction fraternelle". Il ne s'agit pas de juger des raisons pour lesquelles cette personne se comporte ainsi. Il y a par exemple des cas où il peut être tout-à-fait compréhensible qu'une personne veuille en tuer une ou plusieurs autres, mais ce n'est pas acceptable pour autant, car cela ne résoudra rien en réalité. C'est un exemple peut-être extrême, mais l'idée est là : je ne me permets pas de penser qu'à sa place je n'agirais pas, ou n'aurais pas agi, comme elle, mais je sais quand même que ce n'est ou n'était pas souhaitable : même pas, ou surtout pas, pour elle-même. Il s'agit alors que je trouve la bonne approche pour qu'elle comprenne cela précisément : c'est pour elle que j'effectue cette démarche, pour son bien.
Ce qui est dit ici au début est important, dans cet objectif : agir d'abord en tête-à-tête, seul.e à seul.e. Mais si j'y échoue, j'ajouterais une autre étape avant de passer à la délégation de deux ou trois, puis de toute la communauté : qu'une autre personne s'y essaie d'abord, seule elle aussi. C'est dans cette situation où deux personnes sont seules ensemble que se manifeste le mieux le fait que la démarche ne se fait pas contre l'autre personne mais pour elle. Il est déjà suffisamment difficile d'avoir cette attitude qui respecte l'autre sans pour autant approuver son geste quand on est dans le simple face-à-face, aussi, dès qu'on est plusieurs, cela devient presque impossible de ne pas se transformer en tribunal !
Dans une situation d'accompagnement psychologique, il s'agira d'éviter de manifester sa réprobation à l'égard de l'action en question — ce qui fera comprendre à la personne qu'on la comprend —, sans cependant lui laisser croire qu'on l'approuve pour autant. Par exemple, pour une personne qui voudrait commettre le meurtre d'une autre pour se venger, on peut lui demander : est-ce que cela changera quelque chose au tort qu'elle vous a fait ? Si, en disant cela, on est en même temps vraiment conscient de la profondeur du tort subi et qui a amené cette personne à ne plus voir que ce meurtre comme seule solution pour apaiser sa douleur, alors c'est un peu comme si on prenait une partie de cette douleur sur soi, comme si on la partageait avec elle, et elle le perçoit, même inconsciemment, et la partie est alors déjà quasiment gagnée.
Autre cas plus complexe : quand ce n'est pas à l'égard d'une personne seule qu'on se sent appelé.e à agir, mais à l'égard d'un comportement généralisé. Cela s'appelle plus précisément avoir une vocation de prophète. Nous avons l'image des prophètes de l'ancien temps, qui nous semblent procéder plutôt en vitupérant, en heurtant, que par l'approche infiniment délicate et s'efforçant à l'humilité que je viens de décrire. Qu'en conclure ? Était-ce une erreur de leur part, était-ce leur ego qui les faisait déraper, par exemple quand Élie égorge de ses mains plusieurs centaines de prêtres de Baal, ou même quand Jésus s'emporte contre les scribes et les pharisiens, leur promettant le feu éternel où pleurs et grincements de dents n'ont pas de fin ? ou est-ce inévitable dès qu'on s'adresse à tout un ensemble de personnes ?
Agrandissement : Illustration 1
et si ton frère a péché
va ! reproche-le lui ! entre toi et lui seul
s'il t'aura entendu tu auras gagné ton frère
mais s'il n'aura pas entendu
prends avec toi encore un ou deux ! afin que
"sur la bouche de deux témoins ou trois
soit établie toute affaire"
et s'il aura refusé de les entendre
dis-le à l'assemblée !
et s'il aura refusé d'entendre même l'assemblée
qu'il soit pour toi comme le païen et le taxateur !
amen je vous dis
tout ce que vous lierez sur la terre
sera lié au ciel
et tout ce que vous délierez sur la terre
sera délié au ciel
amen je vous dis de nouveau
que si deux d'entre vous sur la terre s'entendent
à propos de n'importe quelle affaire qu'ils demanderaient
cela leur adviendra
d'auprès de mon père dans les cieux
car là où deux ou trois
sont réunis en mon nom
là je suis au milieu d'eux
(Matthieu 18, 15-20)