Il est question ici de deux concepts souvent confondus l'un avec l'autre, alors qu'ils sont très différents l'un de l'autre, du moins dans une perspective chrétienne, contrairement au judaïsme de l'époque. Peut-être est-ce pour cette raison que Luc a tenu à les évoquer ainsi côte à côte, pour qu'on discerne mieux ces différences entre eux ?
Le premier de ces concepts évoqués est celui du "royaume", plus précisément de sa venue. Mais on devrait plutôt parler du "règne" de Dieu, car le même mot hébreu peut signifier l'un ou l'autre. Et ce royaume ou règne, dit Jésus, est déjà là. Ah ! cela ne nous semble pas évident si on regarde comment va le monde ! et de fait on ne peut pas dire que ce royaume ou règne s'étende sur absolument toute la création, et surtout plus particulièrement sur toute l'humanité ! parce que, effectivement, ce royaume ou règne ne s'impose pas, à personne. Il est donc là, pour celles et ceux qui le veulent bien. On peut ensuite chipoter : le texte dit-il qu'il est "en" nous ou "entre" nous ? Est-il une affaire privée, personnelle, ou communautaire ? on peut sans doute retenir les deux sens. Il dépend de moi et de moi seul d'y acquiescer ou pas, mais il ne me concerne pas moi seul, il joue aussi sur toutes nos relations humaines, et encore au-delà.
Le second concept dont il est question est celui du "jour", ou des "jours", du fils de l'homme, et ce concept-là n'évoque certainement pas une réalité déjà présente, puisqu'on parle de son surgissement soudain, absolument imprévisible, un jour dans l'avenir, justement le jour du fils de l'homme... Cette notion-là se rattache à l'évidence à celle d'une fin de ce monde, d'une fin de ces conditions actuelles, précisément, où la royauté de Dieu n'est reconnue et vécue que plus ou moins et tant bien que mal, par les uns et les autres. On peut se le représenter comme le moment où tout le monde s'y sera finalement rallié, ou, plus en accord avec les perspectives traditionnelles, comme un moment à la discrétion de Dieu où il décidera que maintenant on arrête l'expérience de la création et on demande à chacune et chacun de rendre les comptes de sa vie.
On a donc d'un côté comme une réalité mi-chair mi-poisson, un clair-obscur, où le pire peut côtoyer le meilleur, et de l'autre côté la fin de ce flou, on tranche dans le vif, on trie les bons poissons des pourris, c'est enfin le paradis perdu retrouvé, du moins pour celles et ceux qui en seront dignes. On comprend d'une certaine manière la logique : nous faisons tout notre possible pour que ce monde soit le meilleur possible, on espère donc qu'un jour ce sera effectivement le cas, tout sera parfait, il n'y aura plus de souffrance, plus d'effort à fournir, plus le mal sous aucune forme. Reste à savoir si cette perspective représentée par le second concept est plausible, crédible.
Du point de vue de nos connaissances actuelles sur la physique de notre univers, ce "jour du fils de l'homme" signifie quelque chose comme une fin des temps, ou fin du temps : on passe pour le moins à une autre temporalité, qu'on l'appelle l'éternité ou comme on veut, c'est bien ainsi qu'on se représente cette perspective eschatologique. À l'époque de Jésus, on pouvait s'imaginer cela, que d'un seul coup tout changerait, mais actuellement, nous savons que l'univers existe depuis près de quinze milliards d'années, et qu'il y a très peu de chances qu'il se termine avant au moins autant de temps, qu'il se finisse par un big crunch ou à l'inverse par une dissipation ou dilution progressive de toute matière dans le néant. Il est vrai que nous ignorons tout ou presque de ce qu'on appelle le vide quantique, qui est en fait l'état d'avant le big bang et qui a donné naissance à l'univers et qui reste depuis toujours comme un soutien permanent à cet univers ; le vide quantique pourrait-il avoir une intentionnalité, ou des mécanismes, qui lui permettraient d'interrompre l'expérience contre toute attente ? cela semble quand même peu probable...
En l'état actuel de nos connaissances, une fin des temps ne devrait donc pas, de ce point de vue-là, rester dans nos perspectives. Il nous faut accepter de vivre dans un monde qui n'est pas parfait et qui ne le sera jamais. Il nous faut accepter qu'il ne peut pas y avoir de bien s'il n'y a pas du mal aussi, qu'il ne peut pas y avoir la vie s'il n'y a pas la mort aussi, qu'il ne peut pas y avoir de la joie s'il n'y a pas de la tristesse aussi, qu'il ne peut pas y avoir du beau s'il n'y a pas du laid aussi, qu'il ne peut pas y avoir du vrai s'il n'y a pas du faux aussi, qu'il ne peut pas y avoir du sens s'il n'y a pas du non-sens aussi.
Mais inversement, aussi :)
Agrandissement : Illustration 1
puis ayant été interrogé par les pharisiens
sur quand vient le règne de Dieu
il leur a répondu et dit
« le royaume de Dieu ne vient pas de manière observable
on ne dira pas
"le voici ici !" ou "là !"
car voici que le règne de Dieu est en vous »
alors il a dit aux disciples
« viendront des jours où vous désirerez
voir un seul des jours du fils de l'homme
et vous ne le verrez pas
et on vous dira
"le voici là ! le voici ici !"
ne partez pas ! ne cherchez pas !
car de même que la foudre foudroyante
éclate d'un point sous le ciel à un point sous le ciel
ainsi en sera-t-il du fils de l'homme en son jour
mais d'abord il va souffrir beaucoup
et être rejeté par cette génération »
(Luc 17, 20-25)