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Billet de blog 15 janvier 2015

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Billet original : Publicité trompeuse

Vient vers lui un lépreux. Il le supplie, tombe à genoux en lui disant : « Si tu veux, tu peux me purifier. » Remué jusqu'aux entrailles, il tend la main, le touche et lui dit : « Je veux : sois purifié ! » Aussitôt s'en va de lui la lèpre... il était purifié ! Frémissant à cause de lui,  aussitôt il le jette dehors et lui dit : « Vois ! À personne ne dis rien, mais va, montre-toi au prêtre, offre pour ta purification ce qu'a imposé Moïse, en témoignage pour eux. » 

Mais lui sort, commence à le clamer beaucoup et à divulguer la parole, si bien qu'il ne pouvait plus entrer ni se montrer en ville. Mais il restait dehors, dans des lieux déserts. Et ils venaient vers lui de toute part.

Marc 1, 40-45

Nous avons déjà vu cet épisode, dans sa version lucanienne, la semaine dernière. Après la journée-type ou journée-programme à Capharnaüm que nous avions ces deux derniers jours, cette guérison du lépreux apparaît comme un premier événement plus ou moins intemporel et non localisé. Ici, chez Marc, il se situe juste après que Jésus ait décidé "allons ailleurs, dans les bourgs suivants" et juste avant que "il revient à Capharnaüm" (que nous verrons demain, et où un paralytique est descendu à travers le toit de la maison de Pierre) : on peut donc supposer qu'on est aux alentours de Capharnaüm, dans les premiers jours du ministère. Chez Matthieu (8, 1-4), on est après le sermon sur la montagne, qu'il a situé un peu fictivement comme acte inaugural du ministère, et on ne sait trop où, mais là encore, juste après, Jésus "entre dans Capharnaüm". Luc (5, 12-16), enfin, a à peu près suivi le schéma de Marc : cet épisode du lépreux se situe peu après la journée à Capharnaüm et juste avant l'épisode du paralytique, mais, pour brouiller un peu les pistes, entre la journée à Capharnaüm et le lépreux Luc a intercalé une scène au bord de la mer de Galilée (avec notamment l'appel de Pierre, André, Jacques et Jean), puis il dit que la scène du lépreux se déroule dans une ville (absolument improbable), et enfin il ne nomme pas Capharnaüm comme étant le lieu de la scène du paralytique...

Tout ceci montre bien au moins une chose, à savoir que les évangiles ne peuvent en aucun cas être pris comme des biographies, comme des œuvres historiques, au sens où nos l'entendrions de nos jours. Les évangélistes sont partis de briques — la journée à Capharnaüm, le lépreux, le paralytique, ... — et les ont agencées de la manière qui leur convenait, pour qu'elles donnent le sens qu'ils voulaient faire passer et qui était leur objectif premier. Matthieu a commencé le ministère par trois chapitres entiers d'enseignements — des enseignements dont on retrouve un certain nombre situés à des moments divers et variés chez les deux autres synoptiques —, parce qu'il voulait procéder ainsi, et s'il a enchaîné ensuite sur le lépreux, c'est surtout en tant que premier d'une série de dix miracles qui s'étalent, eux, sur deux chapitres — et là encore on retrouve nombre de ces miracles dispersés dans les récits de Marc et Luc. Quant à Luc, nous avons déjà dit qu'il a tendance à respecter à peu près l'ordre du récit de Marc, ce qui ne l'a quand même pas empêché de déplacer l'appel de Pierre, André, Jacques et Jean, en le mettant après la journée de Capharnaüm, alors que chez Marc il est avant. Chez Matthieu, comme chez Luc, on constatera alors souvent des retouches aux briques elles-mêmes, soit en raison du contexte différent, soit pour d'autres raisons encore. C'est ainsi que, chez Matthieu, la scène du lépreux est censée de passer en présence de toute la foule redescendant avec Jésus de la montagne, ce qui la rend à peu près autant improbable que chez Luc qui la situe en pleine ville.

Cependant, les trois évangélistes ont quand même conservé cette scène dans les débuts du ministère, et les trois l'ont située plus ou moins à proximité de Capharnaüm, et ce sont alors deux circonstances que nous pouvons tenir pour raisonnablement probables : on ne voit pas pourquoi, si la scène s'était déroulée bien plus tard dans le ministère, elle aurait été déplacée si tôt, et pas bien non plus pourquoi, si elle s'était située tout-à-fait autre part, elle aurait été délocalisée pour la ramener aux alentours de Capharnaüm. En y ajoutant les remarques, déjà faites la semaine dernière, sur l'hésitation de Jésus avant la guérison, et son violent rejet du lépreux après la guérison, il est raisonnable de penser que cette guérison ait pu être la toute première à s'être produite. Mais peu importe, au fond, que ce soit celle-ci, ou qu'elle ait déjà subi des modifications, avant d'être recueillie par Marc ou même par la tradition dont Marc a hérité. Quoi qu'il en soit, elle témoigne d'un Jésus moins sûr de lui que dans la plupart des autres récits qui nous serons rapportés par la suite, et cet aspect en lui-même nous intéresse au plus haut point. D'autant que la conclusion de l'épisode, aussi, est pleine d'enseignements sur le même sujet.

Fait-on effectivement bien attention que cette conclusion est à l'exact opposé de celle de la journée de Capharnaüm ? C'est frappant, pourtant. Hier, après avoir guéri "la ville entière" de Capharnaüm, nous avions laissé un Jésus volontaire, qui a décidé d'aller partout, dans tous les bourgs de Galilée, en direction et à la rencontre de tous. Aujourd'hui, c'est le contraire, nous avons un Jésus qui ne recherche que les lieux déserts, dans lesquels tous le poursuivent. Nous avons pour le moins la description de deux états d'esprit très différents, et que nous retrouverons un peu tout du long des évangiles. La première raison en est certainement que, comme déjà indiqué hier à l'issue de la journée de Capharnaüm, Jésus éprouvait parfois le besoin de prendre du recul, que ce soit simplement pour souffler et recharger les batteries, ou, plus profondément, pour faire le point quand il ne savait plus trop où il en était. Mais, au-delà de ces alternances qui ont pu être fréquentes tout du long de la période galiléenne, se dessine aussi la grande alternance, celle qui mènera à la seconde période de son ministère, à la rupture du grand amour avec les foules, et dont nous voyons les raisons déjà évoquées ici, dans la façon dont le lépreux ne suit pas les recommandations que lui a faites Jésus.

"À personne ne dis rien !", mais suis la procédure prévue par la Loi : on peut certainement comprendre ici que Jésus a le souci que le lépreux ne soit pas seulement guéri mais aussi réintégré, religieusement, officiellement, au sein de la communauté. C'est là l'objet de cette procédure, seuls les 'prêtres' (lévites) sont habilités à déclarer officiellement qu'un ancien lépreux n'est plus lépreux. Tant qu'il n'aura pas suivi cette procédure, le lépreux, théoriquement, devrait encore être considéré par le reste de la communauté comme lépreux. Mais il est évident que ce ne sont pas ces procédures, en elles-mêmes, qui guérissent ! L'interdiction de ne rien dire n'est pas à mettre en balance avec le suivi de la procédure réglementaire, ce n'est pas un choix, et ce n'est pas non plus une interdiction provisoire tant qu'il n'aurait pas suivi cette procédure. C'est une interdiction formelle, permanente, définitive, dans son propre intérêt, et dans celui de Jésus. Dans celui de Jésus, parce que justement il n'a pas besoin de devenir cette sorte d'attraction foraine, ce phénomène de foire que les foules vont faire de lui, et qui provoquera à terme sa perte. Dans l'intérêt du lépreux lui-même — mais tout est lié — parce qu'en se focalisant lui aussi sur le côté spectaculaire et, en réalité, extérieur de sa guérison, il manque à l'essentiel des fruits qu'elle pourrait produire en lui.

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