Dans la suite de la même logique que hier, qui voulait que le sourd muet pourrait avoir été un païen, certains vont même jusqu'à envisager que ce second récit de multiplication de pains pourrait avoir comme bénéficiaires une foule de ...païens. De deux guérisons qui se seraient censément produites en terre païenne, une foule de quatre mille personnes s'en serait suivie. Ce n'est pas raisonnable. Rien que le début ici du récit "de nouveau une grande foule..." : ce "de nouveau" ne peut faire allusion qu'aux foules qui se sont déjà assez régulièrement rassemblées, toutes des foules de Juifs. Vouloir ainsi que, cette fois-ci, il s'agisse d'une foule de païens, traduit en fait l'embarras des chrétiens, qui ne conçoivent pas leur religion autrement qu'à portée universelle, ne faisant aucune distinction entre Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, etc., et qui aimeraient pouvoir fonder cette universalité sur Jésus lui-même, mais qui sont donc obligés de constater que, non, Jésus ne s'est que très peu intéressé aux goïm, aux non-Juifs, aux païens, aux étrangers...
On remarquera, sur ce point précis, qu'il n'y a que chez Marc que cette seconde multiplication de pains pourrait, seulement en pure théorie, s'être produite en terre païenne, et encore plus théoriquement avec comme bénéficiaires des païens, puisque chez Matthieu, le seul qui rapporte aussi cette seconde multiplication de pains, Jésus n'est en aucune façon sorti de Galilée : on se rappelle que, pour la guérison de la fille de la syro-phénicienne, Jésus s'était seulement approché de la frontière nord ; et c'est elle qui, au contraire, avait franchi la frontière pour venir vers Jésus en Galilée. Et ensuite, nulle mention de l'itinéraire fantaisiste de Marc, allant encore plus au nord que Tyr puis traversant la Décapole ; Jésus reste bien sagement, raisonnablement, normal pour un Juif orthodoxe conforme à l'idée de Matthieu, à l'intérieur des frontières de la terre d'Israël.
Cette caractéristique, qu'on pourrait qualifier de casanière, de Jésus, pose d'autant plus question qu'il est vraisemblable que, même à l'époque, le nombre de Juifs vivant à l'extérieur des frontières d'Israël, ceux qu'on appelait "les grecs" (parce qu'ils vivaient dans l'empire, certes devenu politiquement l'empire romain, mais qui avait d'abord été politiquement grec, et qui restait de culture grecque), était plus important que de ceux vivant à l'intérieur. Mais pour ces derniers, la vocation de tout Juif devrait être de revenir vivre en Israël. Ces "grecs" — qui souvent ne comprenaient même plus l'hébreu et pour lesquels il avait donc fallu produire la "Septante", la traduction en grec de la Bible —, bien que considérés bien sûr comme Juifs, l'étaient cependant comme de seconde zone. On les plaignait, des malheurs qui les avaient amenés à une telle situation, mais il restait clair que, lors de la venue du messie, le destin de tous serait de retrouver leur terre.
Jésus semble donc être resté tributaire sa vie durant, non seulement de ces préventions contre les païens, mais même encore de celles contre "les grecs", contre ses coreligionnaires dispersés au loin en terres étrangères, et son choix de douze disciples, de ce groupe restreint comme d'une garde rapprochée, semble bien avoir signifié son intention qu'un jour les douze tribus (les "grecs" étaient censés descendre de dix des douze tribus, les dix tribus qui avaient constitué le "royaume du nord", et avaient été déportées pour une grande part d'entre elles hors de chez elles) seraient enfin rassemblées en Israël... Dans l'évangile de Jean (12, 20s), lors de la dernière pâque, peu avant sa passion, il y a de ces "grecs" qui demandent à Philippe de les introduire auprès de Jésus : ils ont entendu parler de lui, ils veulent se rendre compte par eux-mêmes s'il est vraiment, ou non, le messie, s'il faut donc qu'ils envisagent de faire leur retour en Israël, leur alyah en somme, déjà à cette époque-là.
Pour conclure : le plus vraisemblable, concernant cette "seconde" multiplication de pains, est qu'il s'agit seulement d'une seconde version de la même. Le moindre fait divers raconté par des témoins de bonne foi donne toujours lieu à des versions qui diffèrent, parfois jusqu'à l'incompatibilité. Ici, entre les deux versions, les seules différences portent sur des nombres, des quantités : cinq ou quatre mille hommes ? cinq ou sept pains ? douze ou sept paniers de restes ? Mais il ne serait pas non plus impossible qu'il y en ait eu effectivement plusieurs occurrences, que cela se soit produit plusieurs fois. Peu importe au fond. Plus problématique est ce que certains (beaucoup ?) ressentent comme une vision étriquée de la part de leur héros, un Jésus comme prisonnier de la culture dans laquelle il est né : est-ce bien digne d'un Dieu incarné ? le christianisme aurait-il fait fausse route en choisissant de prendre ses distances avec toute une part du judaïsme que Jésus lui-même ne semblait pas du tout avoir reniée ?
Agrandissement : Illustration 1
en ces jours-là il y a de nouveau une grande foule
et ils n'ont pas de quoi manger
ayant appelé à lui les disciples il leur dit
« je suis ému aux entrailles pour la foule
parce que depuis trois jours ils restent auprès de moi
et ils n'ont pas de quoi manger
et si je les renvoie à jeun dans leur maison
ils vont défaillir en chemin
et certains d'entre eux sont venus de loin »
alors ses disciples lui ont répondu
« comment quelqu'un ici pourra-t-il les rassasier de pain
dans un lieu désertique ? »
mais il les questionnait
« combien avez-vous de pains ? »
et ils ont dit
« sept ! »
et il invite la foule à s'installer par terre
et ayant pris les sept pains
et ayant rendu grâce
il les a rompus
et il donnait à ses disciples pour qu'ils les servent
et ils les ont servis à la foule
et ils avaient quelques petits poissons
et les ayant bénis
il a dit de les servir aussi
et ils mangèrent et furent rassasiés
et ils ramassèrent sept paniers de surplus des morceaux
or ils étaient environ quatre mille
puis il les renvoya
et aussitôt étant monté dans la barque avec ses disciples
il vint du côté de Dalmanoutha
(Marc 8, 1-10)