Être parfaits comme Dieu ? waouh ! il n'a peur de rien, Matthieu ! et on a envie de lui répondre, ce qui est très juste, que "qui veut faire l'ange fait la bête", ou, pour employer une expression plus populaire, "ne pas vouloir péter plus haut que son cul". Ceci en première approche.
Il faut cependant faire particulièrement attention à ce que ce "vous serez (parfaits)" n'est pas un impératif, contrairement à ce que donnent la plupart des traductions françaises ("vous donc soyez (parfaits) !", mais bien un indicatif au futur. La différence entre ces deux modes et temps avait aussi été soulignée par Steinbeck dans son roman "À l'est d'Éden", au sujet de la parole de YHWH adressée à Caïn après que son offrande n'ait pas été agréée, en faisant remarquer lui aussi que ce n'était pas un impératif "domine le péché (qui te guette) !", mais l'équivalent de notre futur "tu le domineras". Autrement dit, bien que ce soit une invitation, une suggestion, d'attitude vers laquelle tendre ou aspirer, c'est en même temps une promesse que cela se réalisera, une certitude sur laquelle nous pouvons compter. Caïn un jour dominera sur le péché, tout comme nous, serons un jours "parfaits"...
Mais il n'en reste pas moins que ce terme, ce concept, de perfection pourrait encore nous égarer : de quel genre de perfection peut-il s'agir ? et ici, c'est l'image que nous nous faisons de Dieu qui va nous orienter, éventuellement à tort. Si nous pensons que Dieu est tout-puissant, omniscient, et un tas d'autres superlatifs de ce genre, ce sera alors vers de telles supposées qualités que nous aspirerons, ce qui ne pourra que nous faire nous enfermer sur nous-mêmes dans une splendide tour d'ivoire, avec comme seule issue d'y crever de solitude... Mais heureusement, dans sa version parallèle de ce même passage, Luc (6, 36) dissipe pour nous une telle ambiguïté, en disant pour sa part : "soyez pleins de compassion comme votre père est plein de compassion".
Voilà donc en quoi réside la perfection de Dieu : il est plein de compassion, c'est là absolument tout ce qui l'anime, qui le motive, il n'y a pas en lui la moindre volonté de puissance, le moindre désir de dominer, le moindre égoïsme ; tout ce qu'il a jamais fait, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il fera jamais, n'est motivé que par la compassion. C'est sans doute ici ce qui différencie le mieux le Dieu dont a voulu témoigner Jésus de l'image que s'en faisait, et s'en fait je crois bien encore, le judaïsme, sans parler non plus de l'islam, et certainement de nombreuses autres traditions religieuses. Tel est le Dieu de Jésus, dont il a pu témoigner par ses paroles, par son enseignement, mais surtout et par dessus tout, par ses actes. Tout uniquement par compassion.
Compassion : on nous le dit, les guérisons qui se produisaient, c'était parce qu'il était "ému jusqu'aux entrailles". Mais c'est aussi la source de ses diatribes contre ceux qui se ferment à son appel, ce sont des lamentations (c'est le sens originel du mot grec utilisé pour ce "plein de compassion") sur ceux-là qui se murent dans leur orgueil ; les "malheur à vous !" qu'il emploie à leur adresse ne sont pas des "soyez maudits !" mais des "hélas !", des "malheureux êtes-vous !", c'est le désespoir de les voir à ce point enfermés dans la représentation qu'ils se font d'un Dieu punisseur dont eux seuls seraient les bons élèves, la représentation d'un Dieu pervers, à l'image de l'homme donc, à leur image en fait.
Agrandissement : Illustration 1
vous avez entendu qu'il a été dit
"tu aimeras ton prochain
et tu haïras ton ennemi"
mais moi je vous dis
aimez vos ennemis !
et priez pour ceux qui vous persécutent !
afin de devenir des fils de votre père dans les cieux
car il fait lever son soleil
sur les méchants comme sur les bons
et il fait pleuvoir
sur les justes comme sur les injustes
car si vous aimez ceux qui vous aiment
quel salaire avez-vous ?
est-ce que les taxateurs aussi n'en font pas autant ?
et si vous saluez seulement vos frères
que faites-vous d'extraordinaire ?
est-ce que les païens aussi n'en font pas autant ?
vous donc vous serez parfaits
comme votre père du ciel est parfait
(Matthieu 5, 43-48)