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Billet de blog 16 avril 2015

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Lui doit croître

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Billet original : Lui doit croître

Après cela Jésus vient, et ses disciples, dans la terre de Judée. Là il séjourne avec eux et il baptise. Jean aussi était à baptiser, aux Sources, proches de Salim : il y avait là beaucoup d'eaux. Ils arrivaient et étaient baptisés  – car Jean n'avait pas encore été jeté en prison. Il survient donc une discussion entre les disciples de Jean et un Juif à propos de purification.  Ils viennent à Jean et lui disent : « Rabbi, celui qui était avec toi au-delà du Jourdain, pour qui tu as témoigné ! le voilà qui baptise, et tous vont à lui ! » 

Jean répond et dit : « Un homme ne peut rien prendre qui ne lui ait été donné du ciel. Vous-mêmes, vous témoignez de moi que j'ai dit : Je ne suis pas, moi, le messie, mais j'ai été envoyé devant lui. Qui a l'épouse est l'époux. Mais l'ami de l'époux, qui se tient là et l'entend, se réjouit de joie à la voix de l'époux. Cette joie donc est mienne en plénitude. 

« Lui doit croître, et moi diminuer. Qui vient d'en haut est plus haut que tous. Qui est de la terre est de la terre, et de la terre il parle. Qui vient du ciel témoigne  de ce qu'il a vu et entendu, et nul ne reçoit son témoignage. Qui a reçu son témoignage a marqué de son sceau que Dieu est vrai. Car celui que Dieu a envoyé parle les mots de Dieu, car ce n'est pas avec mesure qu'il donne l'Esprit. Le Père aime le Fils et il a tout donné en sa main. Qui croit dans le Fils a vie éternelle. Qui refuse de croire au Fils ne verra pas de vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui. »

Jean 3, 22-36

C'est une drôle d'histoire, mais de tous les temps, quand l'élève finit par dépasser son maître. Bien sûr, ce ne sont pas tous les élèves qui le font ! mais, d'une manière générale, ceci se produit quand même assez régulièrement, et heureusement : c'est ainsi que l'humanité progresse peu à peu depuis l'apparition du premier homo sapiens. Bien sûr aussi, il y a progrès et progrès ; il y a le progrès technique — et il ne s'agit pas non plus de le dénigrer —, mais il y a aussi un autre genre de progrès, certainement plus difficile à définir mais non moins essentiel, le progrès spirituel. On peut s'interroger, parfois, si l'humanité progresse réellement, globalement, de ce point de vue qu'est celui de la spiritualité. C'est un objet de récrimination constant de la part de toutes les générations, que les valeurs se perdent, que la jeunesse est dépravée, que tout fout le camp, mon bon monsieur ! Ceci rejoint le mythe, universel, de l'âge d'or perdu, de ces temps heureux où l'humanité vivait en harmonie avec elle-même et avec les dieux. Ce n'est cependant pas de ce point de vue, universel, que nous abordons la question ici, mais seulement du point de vue individuel, d'un homme et de son disciple.

L'évangile de Jean nous présente un Jean Baptiste particulièrement perspicace, sur ce sujet ! Les synoptiques (plus exactement la source Q : Matthieu 11, 2-6 ; Luc 7, 18-23 ; Marc n'a pas retenu cet épisode), de leur côté, semblent plus réalistes, en nous présentant un Baptiste qui doute que Jésus soit bien le Messie dont il avait proclamé la venue. Ce dont nous pouvons être certains, c'est que Jean Baptiste proclamait bien la venue du Royaume, et qu'il ne se considérait pas lui-même comme étant le Messie. Ce qui semble non moins assuré, c'est qu'il a dû évoquer un temps que Jésus pourrait l'être, ce Messie tant attendu, en termes suffisamment évocateurs pour qu'un certain nombre de ses propres disciples (au moins le "disciple que Jésus aimait", André, Pierre, Philippe, peut-être aussi les fils de Zébédée, Jacques et Jean) le lâchent pour se mettre à suivre Jésus. Mais on ne comprendrait pas non plus comment d'autres disciples du Baptiste lui seraient restés fidèles, comment son mouvement serait resté si vivace si longtemps, s'il avait été formel dans son affirmation que Jésus serait le Messie ! Ce que nous rapporte l'évangile de Jean aujourd'hui est donc plutôt, sans qu'on puisse vraiment départager les motivations : d'une part, l'attribution généreuse au Baptiste, de la part de son ancien disciple qu'est l'auteur de base de l'évangile, d'une lucidité dont il aurait aimé qu'il l'ait eue (l'évangéliste Jean attribue charitablement à son ancien maître ses propres considérations personnelles) ; d'autre part, une opération de marketing via réécriture de l'histoire, dans un contexte de concurrence entre chrétiens et baptistes.

Nous pouvons alors oublier le contexte précis imaginé ici par l'évangile, d'un Jésus décidant soudain de se remettre à baptiser, et ne trouvant rien de mieux que d'aller se poster à proximité de l'endroit où Jean Baptiste le faisait à ce moment-là. Le plus vraisemblable est que le ministère de Jésus n'a en fait commencé que lorsque Jean a été mis en prison par Hérode. C'est cet événement qui a, en quelque sorte, poussé Jésus à entamer sa propre "carrière". Il a alors sans doute, dans un premier temps, continué de baptiser, mais chez lui, en Galilée, et donc en tout cas pas en même temps que Jean ! Mais l'évangéliste veut nous donner un témoignage ultime rendu par le Baptiste à Jésus, après que ce dernier ait commencé sa propre mission. Un tel témoignage ajoute évidemment quelque chose à celui donné initialement, avant que Jésus ait accompli quoi que ce soit ! il ne s'agit plus seulement d'une authentification à priori de la personne, mais d'une confirmation qui prend en compte son action telle qu'elle est en train de se manifester. Mais si ce témoignage était donné par un Jean Baptiste emprisonné, l'argument perdrait de sa force, on pourrait soupçonner que ce soit la misère de sa condition qui l'ait fait divaguer.

Ces restrictions étant faites (sur la réalité historique de cette scène), nous avons alors une première partie du discours attribué au Baptiste qui se contente d'exposer cette thèse, au travers de la belle image des époux et de l'ami de l'époux. C'est une image qui pose quand même un peu problème : elle fait allusion au même thème, qu'on trouve particulièrement développé par le prophète Osée, où c'est YHWH qui est l'époux, et l'épouse, le peuple élu. Nous sommes en train de parler du Messie, lequel n'a jamais été identifié, dans le judaïsme, avec Dieu lui-même. Mais il est vrai qu'on peut considérer que, à travers le Messie, c'est quand même Dieu lui-même qui agit. Il y a donc un petit glissement de sens, mais qui s'accorde évidemment assez bien avec la théologie johannique. À ce petit détail près, l'image nous parle donc de Jésus endossant le rôle de l'époux, l'épouse est toujours le peuple élu, quant au Baptiste, qui fait partie de ce peuple, il se réjouit d'autant plus de l'événement qu'il n'est pas seulement un élément quelconque de l'épouse mais même un ami très proche de l'époux ! Ce sont des sentiments que peut effectivement éprouver un maître vis-à-vis de son disciple si ce dernier le dépasse largement, à condition cependant de bien rester dans les limites signalées : le véritable époux ne peut être que Dieu lui-même. Aussi élevé spirituellement que puisse être un homme, la distinction doit toujours être faite.

La seconde partie du discours attribué au Baptiste, mais qui s'adresse évidemment surtout à nous, nous invitant à suivre la même démarche que lui vis-à-vis de Jésus, peut alors être lue de deux manières : telle quelle, parlant de notre relation avec Jésus, et dans ce cas nous devons quand même faire bien attention à cette distinction à ne pas négliger entre l'homme et le Dieu qui s'est manifesté en lui (mais il est certain que chez Jean l'humanité de Jésus est réduite à la portion congrue). Mais une autre lecture aussi est possible, à mon sens la plus fructueuse : considérer que le "Fils" ne parle pas tant de Jésus que de notre nature divine, cette part en nous qui est Esprit selon l'enseignement donné ces jours-ci à Nicodème. On peut alors lire ainsi cette seconde partie du discours : « L'Esprit en nous, le fils de Dieu, doit croître, et notre moi qui l'ignore doit diminuer. L'Esprit vient d'en-haut et est plus haut que tout, en nous. Ce qui en nous n'est que chair parle le langage de la chair. L'Esprit en nous, le fils de Dieu, vient du ciel, témoigne du ciel, et si la chair l'entends, elle scelle ainsi que Dieu est vrai ! Tout est dans la main de l'Esprit en nous, du fils de Dieu, et qui entend en soi le fils, croit en lui, et croît en lui, a la vie éternelle. »

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