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Billet de blog 16 juillet 2014

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Petits, petits, petits !

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Billet original : Petits, petits, petits !

En ce temps-là, Jésus prend la parole, il dit : « Je te célèbre, père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu caches ces choses à des sages et des sagaces, et que tu les révèles à des tout petits. Oui, père : tel est le choix de ton amour. 

« Tout m'a été livré par mon père : et nul ne connaît bien le fils, sinon le père. Nul ne connaît bien le père, sinon le fils et à qui le fils a dessein de le révéler. »

Matthieu 11, 25-27

Ce passage fait encore partie de ce qui, chez Luc, suit le retour des disciples de mission. Bien que Matthieu, comme nous l'avons dit plusieurs fois ces jours-ci, n'a pas de départ ni de retour de mission des douze, nous l'interpréterons quand même "comme si". Jésus, donc, est censé ici se réjouir des succès de la mission, que les disciples lui racontent tout excités. On peut se demander alors quels sont les "tout petits" dont il est question : les foules que les disciples ont converties, les disciples eux-mêmes ? Il est certain que les unes et les autres provenaient plutôt de milieux modestes, souvent des plus basses couches sociales, et que ceux-là croyaient au Royaume dont ils voyaient des signes de la venue dans les miracles. Tandis que les couches plus cultivées, qui se trouvent aussi être les plus à l'aise, étaient moins sensibles à ces mêmes signes, en voyant moins l'intérêt puisqu'elles ne manquaient de rien, et jetant alors le soupçon sur leur authenticité. Nous retrouvons un aspect de la première période du ministère de Jésus que nous avons souvent souligné : l'ambiguïté de son succès dans cette période, l'ambiguïté dont il a été lui-même un temps le complice inconscient, d'un Royaume trop terrestre, trop matériel. Cette phrase vient certainement de cette période, comme les béatitudes, et de nombreuses autres encore.

À cette époque, effectivement, Jésus pense réellement que le Royaume est en cours d'avènement, les foules de Galilée, tous les délaissés, les malades, les miséreux, le pensent aussi avec lui, tandis que les autorités religieuses, les savants, de Jérusalem, voient d'un très mauvais œil toute cette agitation. Jésus va devoir déchanter par la suite, quand il va comprendre que tout ça les mène dans une impasse politique. À la multiplication des pains, cinq mille hommes vont être prêts à monter faire la révolution dans la capitale. Cinq mille hommes inconscients ou aveuglés, qui s'imaginent que leur Dieu, qui fait de telles merveilles en les guérissant et chassant leurs démons, saura aussi les débarrasser des romains ! Mais Jésus va refuser de marcher dans leurs projets. Difficile de savoir ses raisonnements et motivations exactement, s'il avait une meilleure évaluation des forces en présence, mais certainement il ne voulait pas devenir leur roi. Pour lui, ce Dieu qu'il avait découvert présent en lui, qui produisait tous ces signes de bienveillance, n'était pas compatible avec le Dieu guerrier de la conquête de Canaan. Jésus a eu à rompre, à ce moment, avec une grande part de l'imaginaire de son peuple sur YHWH. Et peu à peu, il va constater que les foules, et les disciples non plus, ne le suivent pas dans ce virage. Le Royaume n'a plus la même signification pour tous. Les foules et les disciples en restent à leurs attentes d'une souveraineté sur leur terre, quand Jésus se concentre désormais sur le Dieu présent en chacun.

Un Dieu présent en l'homme. Oui, mais voilà, visiblement Jésus est le seul à vivre cette présence, de son vivant. Il a beau en parler sous toutes les formes possibles, personne ne le comprend. À ce moment-là, il n'y a plus de "tout petits auxquels le Père révèle ces choses". Il n'y a que Jésus, bien seul avec son message. Il faudra l'onde de choc de sa mort, qui réduit définitivement à néant les rêves des quelques uns qui le suivent encore, ceux qu'on appellera pour cette raison ses disciples. Et après l'onde de choc, le lent travail de deuil, pour qu'enfin ils se mettent à comprendre le message. À priori, d'ailleurs, ce n'était même pas nécessairement gagné d'avance. Il aurait très bien pu se passer qu'ils se contentent de refouler leur déception et reprennent leur vie d'avant. Ils l'ont d'ailleurs reprise, les pêcheurs de Galilée sont retournés à leurs filets, mais c'est un fait, les paroles de leur ancien rabbi ont cheminé souterrainement dans leurs têtes et dans leurs cœurs, et le Royaume a fini par s'ouvrir pour eux aussi. Ce fait est tout autant certain que le fait qu'ils n'avaient rien compris de son vivant. Et la résurrection, c'est autant eux que lui, qui l'ont vécue. Ils ont aussi appelé cet événement la venue de l'Esprit, parce que c'est bien ainsi qu'on peut décrire la présence vivante de Dieu en nous.

À ce moment-là, de nouveau, la phrase est vraie, mais dans un sens différent. Car il leur a effectivement fallu devenir "tout petits", perdre tout ce qu'ils croyaient savoir, mourir à eux-mêmes, ne plus être rien, pour renaître. Oui, ces choses sont cachées aux "sages et savants", car tout ce que nous croyons savoir nous encombre et nous empêche de vivre la réalité. Nous nous faisons des images et des représentations, et, tant que nous attachons de l'importance à ces images et représentations, elles nous préoccupent et nous empêchent de recevoir ce qui n'est que pur don. Ce n'est pas nous qui faisons Dieu, c'est Dieu qui nous fait. Toute notre intelligence, tous nos comportements moraux et pieux, ne nous servent de rien tant que nous nous y attachons. Il est normal que nous utilisions notre intelligence pour essayer de comprendre, il est bon que nous menions une vie droite, honnête, charitable. Nous devons utiliser toutes les capacités dont nous avons été dotés, mais nous devons aussi tout autant nous détacher complètement des résultats, devenir les serviteurs inutiles qui n'ont fait que leur devoir, pour découvrir enfin celui dont nous tenons tout.

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