Billet original : La preuve par neuf
Il entre de nouveau à Capharnaüm, après des jours. Ils entendent qu'il est au logis. Ils se rassemblent, nombreux, si bien qu'il ne reste plus de place, même aux abords de la porte ! Et il leur disait la parole.
Ils viennent et amènent devant lui un paralytique qu'ils portent à quatre. Ne pouvant lui présenter, à cause de la foule, ils défont le toit, où il se trouvait. Ayant foré un trou, ils laissent aller le grabat où le paralytique est étendu. Jésus voit leur foi et dit au paralytique : « Enfant, tes péchés sont remis. »
Or, certains des scribes sont là, assis. Ils font des réflexions dans leurs cœurs : « Quoi ! Celui-là parle ainsi ? Il blasphème ! Qui peut remettre les péchés, sinon l'unique : Dieu ?» Aussitôt, Jésus connaît en son esprit qu'ils font ainsi des réflexions en eux-mêmes. Il leur dit : « Pourquoi faire ces réflexions en vos cœurs ? Quel est le plus facile ? Dire au paralytique : “Tes péchés sont remis“, ou dire : “Dresse-toi, prends ton grabat et marche” ? Eh bien, pour que vous sachiez que le fils de l'homme a pouvoir de remettre les péchés sur la terre... » il dit au paralytique : « À toi, je dis : dresse-toi ! Prends ton grabat et va dans ton logis. »
Il se dresse, aussitôt prend le grabat et sort devant tous, si bien qu'ils sont stupéfaits, tous. Ils glorifient Dieu et disent : « Cela, jamais nous ne l'avons vu ! »
Marc 2, 1-12
Nous retrouvons, comme avant-hier, la foule qui assiège la maison de Pierre. Nous la retrouverons encore au moins une fois, dans l'épisode où la mère et les frères de Jésus, descendus de Nazareth avec l'intention de le ramener de force, en seront empêchés par une telle même foule qui ne leur permettra même pas d'approcher de lui. On peut vouloir faire la part de l'exagération orientale, de telles scènes restent pourtant vraisemblables. Si Jésus a bien eu la réputation de thaumaturge que lui prêtent les évangiles — et il serait difficile de comprendre qu'il ait fini sur la croix si tout ceci était pure invention —, alors il est cohérent que la majorité des habitants de Capharnaüm aient été de ses partisans. Il n'y a qu'à voir ce qui se passe dans nos agglomérations modernes, dans nos bourgs ou nos quartiers, la fierté que nous avons dès que l'un de nos concitoyens sort un peu du lot, a les honneurs de la presse, même locale et encore plus quand c'est la nationale ! Il n'y a aucune raison qu'il n'en soit pas allé de même à Capharnaüm. Dans sa version de la journée inaugurale à Capharnaüm, quand Jésus sort seul au petit matin dans la campagne, Luc (4, 42) dit que la population voudrait même le retenir : "Qu'il n'aille pas loin de chez eux !". Réflexe bien naturel, ils aimeraient garder la poule aux œufs d'or pour eux seuls...
Jésus n'a donc pas accédé à leur demande, excessive, mais on comprend très bien que, sitôt qu'il revenait "à la maison", la nouvelle en circulait rapidement dans le bourg, et la foule s'amassait, et peut-être en était-il ainsi tant qu'il restait là, tant qu'il ne repartait pas pour une nouvelle tournée de prédication, chaque jour "la maison" était le centre d'un attroupement, plus ou moins soutenu selon les obligations par ailleurs des uns et des autres. C'est dans ce contexte que nous est rapportée cette histoire d'un paralytique passé par le toit de la maison, moyen ingénieux imaginé par ceux qui le brancardaient — étant donné la compacité de la foule dans laquelle ils voyaient mal comment se frayer un chemin — pour le faire arriver le plus simplement et le plus rapidement possible aux pieds de Jésus. On espère que la couverture de ce toit était composée de branchages, relativement faciles à remettre en place par la suite, et non d'un pisé, faute de quoi on aurait sans doute eu droit à quelques récriminations de Pierre, assez prompt à céder à des coups de sang... mais l'histoire est vraisemblable, il y a de fortes chances que cela se soit effectivement produit, au moins une fois ^^. Et que Jésus ait réagi en admirant ce que cela signifiait comme volonté, et donc comme foi, qui animait ces gens, est aussi plutôt conforme à l'image générale que donnent de lui les évangiles.
Le détail de la discussion qui s'en suit n'est peut-être pas pour autant aussi assuré. Mais peu importe que ce soit à cette occasion-là, ou à une autre, qu'ait été abordée cette question théologique importante. La vérité est qu'elle a certainement été l'objet de nombreuses discussions à de nombreuses reprises. Il s'agit essentiellement du lien entre maux et péché. Que signifie le fait que des guérisons se produisent par l'intermédiaire de Jésus ? est-ce à dire que les péchés, qui sont censés être la cause de ces infirmités, sont pardonnés eux aussi, ou demeurent-ils bien que leurs conséquences aient disparu ? C'est une question essentielle car, si les péchés demeurent, alors ceux qui accuseront bientôt Jésus d'effectuer ses 'miracles' par le pouvoir de Béelzeboul ont raison, il n'est qu'un faux prophète qui cherche à égarer le peuple. Et, quand on pense effectivement à la rupture que Jésus provoquera à l'occasion de la multiplication des pains, parce qu'il aura fini par prendre conscience de la mauvaise interprétation de ces signes par les foules, on peut se demander si ces accusations n'ont pas quelque fondement... Cet épisode, placé donc ici très tôt dans le récit évangélique, a pour objet de répondre tout de suite et par anticipation à tous ces doutes qui pourraient s'élever dans les esprits des auditeurs : dans cette guérison-ci, Jésus remet d'abord les péchés du paralytique, avant de le guérir, et d'utiliser cette guérison comme authentification de son 'pouvoir' de remettre les péchés.
Ce déroulement soulève cependant quelques objections. En-dehors du fait un peu cocasse qu'on imagine l'état d'esprit du paralytique si la conséquence de sa rencontre avec Jésus avait dû s'arrêter à cette remise de ses péchés (ça me fait une belle jambe, aura-t-il certainement pensé à cette seule première affirmation...), la stricte logique des choses voudrait que, puisque les maux divers qui nous accablent sont censés être la conséquence directe de nos péchés, la remise des dits péchés devrait ipso facto entraîner la guérison des dits maux... Petit hiatus, donc, dans le récit, il est peu vraisemblable que Jésus ait jamais procédé avec un malade dans cet ordre, lui remettant d'abord ses péchés, avant de le guérir. Ce sont les besoins de la démonstration qui ont créé cette mise en scène. En fait, il y a un autre épisode qui se déroule exactement de manière inverse, c'est la guérison des dix lépreux, où les dix sont guéris, mais seul celui qui revient rendre grâces à Jésus s'entend dire par lui "ta foi t'a sauvé", ce qui signifie que lui seul a été guéri spirituellement, au-delà de la guérison physique. Il est vrai que Luc (17, 11-19) est le seul à nous rapporter cet épisode. Mais d'autres éléments encore, comme les paroles très fortes "si ton œil t'entraîne au péché, arrache ton œil, etc...", nous incitent à penser que, si peut-être Jésus dans les débuts était encore tenté de faire un lien entre guérison physique et remise des péchés, il a certainement évolué par la suite vers des positions beaucoup plus nuancées.
Se pose alors la question de ce pouvoir de Jésus de remettre les péchés, qui est ici affirmé de manière peut-être un peu trop catégorique. Encore une fois, il est possible que, dans les débuts, Jésus ait interprété de façon assez simpliste les guérisons qui se produisaient comme signifiant automatiquement que les péchés aussi étaient pardonnés. D'une certaine manière, on peut considérer que ces miracles sont venus prendre la place, dans son ministère, du baptême qu'il administrait précédemment avec son maître Jean Baptiste. Mais il n'a pas pu en rester à une opinion aussi basique. Ne serait-ce qu'en constatant la surdité et le malentendu complet entre le message qu'il s'efforçait de transmettre et sa non-réception tant par les foules que même par ses disciples, il aura bien été obligé de reconnaître que ce pouvoir s'arrêtait aux limites de ce que les hommes voulaient bien en recevoir. Il semble aussi difficile d'envisager que Jésus ait pensé que ce pardon des péchés était carrément un pouvoir personnel qu'il aurait eu ! les objections des scribes sont parfaitement fondées : c'est Dieu seul qui pardonne. De même qu'il ne se pensait certainement pas l'auteur des guérisons, mais seulement l'intermédiaire par lequel elles se produisaient, encore moins ne pouvait-il se penser comme la source du pardon. Sur ce dernier point, par contre, il pouvait s'estimer fondé à témoigner du fait que Dieu ait, ou non, pardonné, ce qui, en soi, est déjà un 'pouvoir' énorme et donné à bien peu d'entre nous !:)