À quand l'élection d'une papesse ?

Une des raisons qu'invoque l'Église catholique contre l'ordination des femmes à la prêtrise est que, à l'institution de l'Eucharistie — à la Cène —, n'auraient été présents que les douze apôtres, tous des hommes. Mais qu'en est-il vraiment ?

Célébrer la Pâque : avec qui ?

L'Eucharistie a été instituée au cours du repas annuel que prenaient, et prennent encore, tous les juifs de tous les temps. C'est la plus grande fête de l'année, c'est le repas qui rappelle celui pris avant de quitter l'Égypte, acte fondateur s'il en fut du judaïsme. Jésus, et un certain nombre de personnes que les évangiles appellent ses disciples, ont quitté leur village natal, leur maison, leur famille, depuis de longs mois, voire des années pour certains, et partagent une vie itinérante, au service de l'annonce de ce qu'ils appellent la Bonne Nouvelle.

Parmi ces disciples, il y a ceux qu'on appelle "les douze", mais ce ne sont pas les seuls, loin de là, et si on ne sait pas quelle en est la proportion exacte, il y a aussi des femmes dans le lot, pas seulement des hommes. Et les voilà à Jérusalem, loin de chez eux, pour fêter cette Pâque-là, et alors que d'ordinaire ils partagent tout, cette fois-ci Jésus aurait prévu que ne prennent part au repas mémoriel, avec lui, que les douze ?

En réalité, ce n'est pas ce que nous racontent les trois évangiles qui en parlent : que ce soit chez Marc (14, 14), Matthieu (26, 18), ou Luc (22, 11), Jésus envoie préparer une salle, où il puisse manger la Pâque, dit-il, "avec mes disciples". C'est ce que nous disent ces trois évangiles unanimes, Jésus a voulu partager ce repas avec tous ses disciples (sinon il aurait dit "avec les douze", ou "avec mes apôtres")... D'ailleurs Marc, le plus ancien des trois synoptiques, repris aussi par Luc, précise même que la salle qui va être utilisée est une grande salle, comme une salle de banquet ! On ne loue pas une salle de banquet pour un repas à douze ou treize...

 

Célébrer la Pâque : dans quelles circonstances ?

Cependant, il convient de ne pas oublier que Jésus est activement recherché par le sanhédrin, qui veut l'arrêter, et qu'il vaut mieux que lui et les disciples fassent preuve d'un minimum de prudence, être discrets, éviter de se faire remarquer.

C'est ce qui nous vaut un épisode digne des romans policiers ou d'espionnage, où deux disciples seulement sont envoyés d'abord en avant-garde, sont alors rejoints par un homme qu'ils identifient au signe de reconnaissance qu'il porte une cruche d'eau, lequel les emmène ensuite dans une maison, et là ils doivent réciter au maître des lieux une phrase-clé convenue à l'avance, pour qu'ils se voient enfin indiquer la salle que Jésus avait réservée... On ne rigole pas, s'il vous plaît !

Dans ces conditions, s'imaginer que Jésus allait arriver ensuite d'un seul coup avec tout le reste de la troupe relèverait de la dernière ingénuité. Certes, après avoir parlé de ces deux disciples-là, et dit qu'ils préparent ensuite la salle, le récit de Marc se poursuit avec l'arrivée, le soir, de Jésus avec les douze. Mais ceci signifie-t-il que les autres disciples n'ont pas gagné à leur tour la salle, par petits groupes, tout au long de la journée ? et même que les deux, après avoir censément tout préparé, se seraient ensuite éclipsés ?

 

Célébrer la Pâque : avec qui dans le rôle du traître ?

La suite du récit, d'ailleurs, — du moins chez Marc, mais on sait que Marc est logiquement le plus fiable quand il rapporte un épisode partagé par les trois synoptiques — serait malaisée à comprendre, si on persévérait à soutenir que seuls les douze sont présents avec Jésus. En effet, s'étant tous mis à table, Jésus annonce alors que : "un de vous me livrera". Tous sont choqués, et se mettent à qui mieux mieux à lui demander, implorants : "mais pas moi ?". Chacun a peur d'être le fautif, même involontairement. Aussi Jésus leur répond-t-il, en précisant : "c'est un des douze".

Si seuls les douze avaient été présents, cette dernière réponse de Jésus n'apporterait aucun élément d'information à ces mêmes douze : c'est déjà de l'un d'eux que Jésus aurait annoncé la trahison à venir en disant "un de vous". De plus, dire aux douze "c'est un des douze", ce n'est en fait pas leur parler à eux, mais faire comme dans un a parte au théâtre en s'adressant au public : ce serait en réalité une réflexion théologique que l'évangéliste mettrait dans la bouche de Jésus à l'adresse de ses lecteurs (voyez comme c'est dramatique, c'est l'un de ceux qui auraient dus être les moins faillibles, etc.). Mais si on trouve ce genre de procédé largement utilisé dans l'évangile de Jean, ce n'est pas le cas chez Marc.

Si par contre sont bien présents de nombreux disciples en plus des douze, alors tout devient logique : la première annonce inquiète tous les disciples présents, et c'est pour les rassurer, voire couper court aux jérémiades et à la cacophonie, que Jésus restreint le champ des possibles, en leur précisant qu'ils ne sont pas concernés, puisqu'il s'agit d'un des douze.

 

En résumé

Le récit de Marc, à tous points de vue, se comprend le mieux si étaient présents lors de l'institution de l'eucharistie, non pas les seuls douze, mais l'ensemble des disciples qui suivaient encore Jésus à ce moment-là, à Jérusalem, et parmi ceux-ci figuraient certainement des femmes, au moins celles-là qui seront mentionnées aussi au pied de la croix, à l'ensevelissement, pour découvrir le tombeau vide, et pour être les premières témoins de la résurrection, excusez du peu !

On peut regretter que ce récit n'indique pas explicitement la présence de ces disciples, outre la mention des douze, mais à l'inverse, puisqu'il est indiqué — et cette fois pas seulement chez Marc mais aussi chez Matthieu et Luc — que Jésus voulait manger la Pâque avec "ses disciples", pour qu'on doute de leur présence le soir au moment du repas, c'est l'inverse qui aurait dû être explicitement énoncé : que Jésus avait finalement changé de projet ; or on n'a pas trace de l'annonce d'un tel revirement.

C'est souvent ainsi avec les évangiles comme sources historiques, on doit choisir entre deux, ou plus, solutions, dont aucune n'est parfaitement satisfaisante, et on doit choisir celle qui a quand même le moins d'inconvénients. En l'occurrence, si on fait abstraction d'une certaine crispation de l'Église catholique sur ce qu'elle a voulu lire dans cet épisode, et sur les conséquences qu'elle a cru pouvoir en tirer, le choix ne laisse guère de place au doute.

 

Quant à la papesse, combien faudra-t-il d'eau qui coule encore sous les ponts ? ceci est hélas, je le crains, une autre histoire !

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