Revoici ce lépreux, dont nous avions vu il n'y a pas longtemps la guérison dans la version de Luc. Il n'y a pas de grande différence entre les trois versions synoptiques, mais c'est quand même celle-ci, celle de Marc, qui a le plus d'épaisseur, qui fait la plus vraie, la plus authentique, à cause de l'émotion qui s'en dégage, et tout particulièrement à cause de cette notation sur la réaction de Jésus constatant que, oui, comme le lui avait assuré le lépreux, il pouvait, lui Jésus, le guérir ! Nous avions déjà relevé ce "si tu veux tu peux" surprenant : c'est lui, le malade, qui explique à Jésus qu'il a ce don, cette capacité à guérir ! Jésus accepte alors d'entrer dans le jeu, mais il est stupéfié de ce que cela ait effectivement fonctionné ; oui, le lépreux est guéri !
Il est, Jésus est, "très troublé". Le verbe grec utilisé parle d'une grande émotion, et même éventuellement d'une extériorisation possible de cette émotion sous forme d'agressivité, de colère, en sorte qu'on aurait pu traduire : "en colère contre lui" (et non seulement "troublé à cause de lui"), ce qui serait d'ailleurs en accord avec le "il le rejette" qui suit, et peut-être est-ce bien ce que l'évangéliste voulait dire. Mais, quoi qu'il en soit, il y a donc en tout cas cette réaction intérieure de Jésus très intense, comme un bouleversement, c'est lui qui est le plus surpris, le plus étonné, le plus interloqué, c'est une découverte, et, s'il se défend peut-être d'en vouloir à celui par lequel il a fait cette découverte, il n'en a pas moins un besoin immense de digérer ce fait nouveau : oui, des guérisons "miraculeuses" peuvent se produire par son intermédiaire.
Il faut rendre grâces à cet épisode, particulièrement donc dans cette version que nous en donne Marc. Les évangiles, d'une manière générale, et toute la tradition chrétienne à leur suite, voudraient en effet nous présenter un Jésus acteur, un Jésus qui aurait des pouvoirs, ce serait lui qui déciderait de tous et chacun de ces faits surnaturels qui se produisent par lui, alors que ce n'est jamais ainsi que de tels événements se produisent. Car si certes ils peuvent se manifester souvent par l'intermédiaire de ce qu'on appelle généralement un intercesseur, ce dernier justement n'est jamais que cela, un "inter", un qui fait la liaison, mais ce n'est pas lui qui agit, son rôle se limite à cela, s'effacer pour permettre à la source véritable qui agit d'atteindre le bénéficiaire, et l'homme Jésus ne déroge certainement pas à cette règle.
Nous avons vu hier que cette source n'est autre que la nature, que le surnaturel n'est pas une violation de la nature, mais une manifestation de certaines de ses capacités, rares actuellement, à ce stade de notre évolution, de l'évolution de notre espèce, dans l'univers, mais des capacités qui ont vocation à devenir un jour "ordinaires", la norme, la règle ; mais on peut bien sûr préférer parler ici de Dieu, de notre nature pécheresse dont Dieu aurait parfois pitié... Peu importe, au bout du compte cela revient au même. Ce qu'il faut retenir au sujet des intermédiaires éventuels par lesquels de tels faits se produisent, c'est qu'ils ne sont que cela, des relais, de quelque chose qui ne fait que passer à travers eux. Mais pour les bénéficiaires ?
Eh bien, en principe, pour ces derniers, l'expérience qu'ils ont vécue contient en elle-même tous les éléments leur permettant de la comprendre, de comprendre justement quelle en est la source, de la connaître même, le plus intimement qu'il soit possible, et, pour l'essentiel, ils sauront respecter cette réalité, mais ceci ne signifie pas pour autant qu'ils sauront l'expliquer à celles ou ceux qui voudront savoir ; c'est là que se glisseront les malentendus et les contre-sens, et notamment tout ce qui a amené le christianisme à ériger Jésus au rang de Dieu lui-même...
Agrandissement : Illustration 1
et vient vers lui un lépreux
l'implorant et tombant à genoux
en lui disant
« Si tu le veux tu peux me purifier »
et remué jusqu'aux entrailles
ayant tendu sa main il l'a touché
et il lui dit
« je le veux
sois purifié ! »
et aussitôt s'en alla de lui la lèpre
et il fut purifié
et très troublé à cause de lui
aussitôt il le rejeta
et il lui dit
« vois à ne rien dire à personne ! mais
va !
montre-toi au prêtre !
et offre pour ta purification ce qu'a commandé Moïse !
en témoignage pour eux »
mais lui étant parti se mit à le proclamer beaucoup
et à divulguer la parole
si bien qu'il ne pouvait plus
entrer ouvertement en ville
mais il était dehors
dans des lieux déserts
et on venait vers lui de toute part
(Marc 1, 40-45)