Billet original : Fais-nous signe !
Les pharisiens sortent. Ils commencent à lui chercher noise : ils cherchent de lui un signe du ciel, pour l'éprouver. Il gémit en son esprit et dit : « Pourquoi cet âge cherche-t-il un signe ? Amen, je vous dis : il ne sera pas donné à cet âge de signe ! »
Il les laisse. De nouveau il s'embarque, et s'en va de l'autre côté.
Marc 8, 11-13
On est un peu surpris de la demande de ces pharisiens. Jésus a déjà produit suffisamment de signes, y compris certaines guérisons sous leurs yeux, qui les ont d'ailleurs mis en colère parce qu'effectuées des jours de sabbat. Ont-ils oublié ? on en doute. Ce ne seraient pas les mêmes pharisiens ? Jésus aurait pu alors simplement leur dire d'aller se renseigner auprès de leurs collègues... Mais non, ces pharisiens savent très bien que Jésus a effectué de nombreuses guérisons. La question n'est pas là.
Une deuxième façon d'aborder cet épisode est alors de considérer que le problème vient de l'esprit dans lequel la demande est formulée. Les malades qui s'adressent à Jésus en lui demandant de les guérir le font parce que c'est une question vitale pour eux. C'est leur détresse qui les motive, et c'est parce que Jésus est sensible à cette détresse que le signe peut se produire. Les récits nous le disent souvent : Jésus est remué, pris aux entrailles, et la guérison survient. Ici, on ne peut pas dire que ce soit un besoin qui motive ces pharisiens. Ils sont dans des raisonnements purement intellectuels, pour ne pas dire idéologiques. Leur demande est fallacieuse, leur âme n'est pas partie prenante, ce ne sont que des calculs : comment Jésus pourrait-il être ému ? Les miracles ne se font pas pour prouver des idées ! Pour ceux qui en bénéficient, ils leur manifestent de la manière la plus tangible qui soit l'amour et la bienveillance du Père. Pour ceux qui demandent des preuves (ici, de ce que Jésus est bien envoyé par Dieu ; de nos jours, ce serait plutôt l'existence de Dieu qu'on voudrait en déduire), ils ne serviront en fait à rien. Nous pouvons être à peu près certains que, si jamais Jésus avait pu accéder à leur demande, ces pharisiens auraient cherché alors à contester la validité du signe, soit le traitant de tour de prestidigitation, soit l'accusant d'avoir été produit par la puissance du démon (de nos jours, les sceptiques parleront d'événements exceptionnels mais que la science expliquera certainement tôt ou tard...).
Nous avons donc là la motivation du refus de Jésus. Il est intéressant ensuite de regarder la réponse précise qu'il donne, et de la comparer avec d'autres passages similaires. Ici, nous avons "il ne sera pas donné de signe !". Ce genre de signes, de ceux qui seraient donnés pour prouver quelque chose, il n'y en aura pas, il n'y en aura jamais. Dans sa version parallèle, Matthieu (16, 1-4) ne dit pas tout-à-fait la même chose : "De signe, il n'en sera pas donné, sinon le signe de Jonas !". Et nous retrouvons encore cette même idée dans un autre épisode que n'ont que Matthieu (12, 38-42) et Luc (11, 29-32), pas Marc donc, épisode absolument similaire à celui-ci, mais qui développe plus la réponse de Jésus, laquelle cependant commence exactement par la même phrase : "de signe, il n'en sera pas donné, sinon le signe de Jonas". Ce qu'est le signe de Jonas, cet autre épisode l'explique : c'est un parallèle effectué entre les trois jours qu'a passés le prophète dans le ventre de la baleine, et les trois jours passés par Jésus dans la mort avant de ressusciter. Pour Marc, donc, il n'y aura jamais de signe, de preuve, qui sera donné, qui obligerait, en quelque sorte, à croire en l'authenticité de la mission de Jésus. Matthieu et Luc, par contre, nous rapportent une tradition selon laquelle la résurrection est considérée comme une telle preuve.
C'est une question très intéressante. Combien de chrétiens croiraient encore en l'authenticité du message et des enseignements de Jésus s'ils n'étaient pas persuadés qu'il soit bien sorti du tombeau à Pâques ? C'est même en fait le critère central sur lequel s'est édifié le christianisme. La preuve que Jésus serait le Fils unique de Dieu, et Dieu lui-même, c'est la résurrection. Or, dans cet épisode du jour, Marc n'est pas de cet avis, et il a raison. Il n'y a pas de signe qui puisse servir de preuve à quoi que ce soit. C'est une erreur de vouloir convaincre quelqu'un de l'importance de ce qu'a dit et fait Jésus dans sa vie en se basant sur l'argument que : Dieu l'a ressuscité. La résurrection de Jésus est une preuve d'amour que lui a donnée le Père, à lui, Jésus. À lui, pas à nous, si nous ne voulons y voir qu'un moyen de prosélytisme. C'est de fait ainsi, comme argument massue, que l'a très tôt utilisée le christianisme, comme en témoigne ce "signe de Jonas", comme en témoignent aussi les premiers discours attribués à Pierre dans les Actes des Apôtres, et toute la suite du développement du christianisme. Mais ce passage de Marc indique pourtant que, pour certains, dans les tout débuts, ce qui leur semblait le plus important n'était pas de construire cette icône de Jésus à pouvoir présenter dans un discours doctrinal théologisé, mais bien plutôt d'en témoigner en vivant concrètement son enseignement. Faire, plutôt que dire.