Et voici encore Judas dans ses œuvres, cette fois-ci dans la version matthéenne après, hier, la johannique. On se demande un peu quelle est la logique à avoir choisi pour deux jours de suite de parler de ce même personnage ? est-ce une sorte d'exorcisme, une façon de proclamer haut et fort qui est le coupable de tout ça, en somme, de faire de lui le bouc émissaire d'un drame qui, en réalité, est de la responsabilité de tous, hier il y a deux mille ans, comme de tout temps et donc de nos jours aussi ?
Jésus meurt du dépit de tous de ce qu'il n'ait pas été le messie attendu, le chef sur lequel ils comptaient pour assumer à leur place la responsabilité de leurs vies. Ils restaient prisonniers du mythe qu'ils s'étaient forgé, d'être un peuple spécial, au-dessus de tous les autres peuples, mais ceci impliquait alors nécessairement qu'à ambitions extraordinaires leur soient donnés des moyens extraordinaires aussi. Et ce moyen extraordinaire, c'était ce messie, cette figure qu'ils s'étaient fabriquée, un être exceptionnel, fantastique, mi-homme mi-dieu, doté de tous les pouvoirs ou presque, qui balaierait les romains comme d'une pichenette, après quoi tous les peuples de la terre n'auraient d'autre choix que de leur faire allégeance, eux les saints, eux les enfants chéris de Dieu.
Mais Jésus, lui, parle et témoigne de tout autre chose, d'une toute autre sorte de "royauté", d'un Dieu qui ne manifeste aucun intérêt pour ce genre de relations de concurrence et domination entre les personnes, un Dieu qui n'a de préférence pour personne, qui a de l'intérêt et aime absolument tout le monde. Y a-t-il effectivement eu "un" Judas pour livrer Jésus aux autorités religieuses ? était-il le seul des douze, des proches disciples, à vouloir mettre leur rabbi en présence du sanhédrin de gré ou de force, l'obliger à se trouver au pied du mur pour que les uns comme les autres en aient enfin le cœur net ? on ne peut qu'en douter : au cours de ce même dernier repas ils vont encore se disputer pour savoir qui est le plus grand d'entre eux et donc qui sera le futur premier ministre !
Et par la suite, le christianisme reviendra très vite lui aussi aux mêmes genres de préoccupations, conquérir quelque chose comme un pouvoir temporaire, que ce soit par alliance avec les institutions civiles ou en influant directement sur les esprits des personnes, les deux méthodes n'étant évidemment nullement exclusives, mais ceci au nom de quoi ? au nom de ce qui devenait de plus en plus au fil du temps une idéologie, et non plus au nom d'une personne précise et concrète, cet homme qui s'était appelé Jésus, et de ce dont il avait témoigné vivre lui-même pour sa part.
Agrandissement : Illustration 1
alors un des douze le dénommé Judas Iscariote
étant allé vers les chefs des prêtres a dit
« que voulez-vous me donner
et moi je vous le livrerai ? »
et ils lui pesèrent trente pièces d'argent
et dès lors il cherchait une opportunité pour le livrer
puis au premier jour des azymes
les disciples s'approchèrent de Jésus en disant
« où veux-tu que nous te préparions pour manger la pâque ? »
et il a dit
« allez à la ville chez untel et dites-lui
"le maître dit
mon temps est proche
je fais la pâque avec mes disciples chez toi" »
et les disciples firent comme Jésus leur avait indiqué
et ils préparèrent la pâque
puis le soir étant venu
il était attablé avec les douze disciples
et il leur a dit qui mangeaient
« amen ! je vous dis qu'un de vous me livrera »
et profondément attristés ils se mirent chacun à lui dire
« ce n'est pas moi ? seigneur ! »
et répondant il a dit
« celui qui a plongé avec moi la main dans le plat
c'est celui-là qui me livrera
oui le fils de l'homme s'en va
comme il avait été écrit à son sujet
mais malheureux cet homme-là !
par qui le fils de l'homme est livré
cela aurait été mieux pour lui s'il n'était pas né
cet homme-là »
et répondant
Judas qui le livrait a dit
« ce n'est pas moi ? rabbi ! »
il lui dit
« c'est toi qui l'as dit »
(Matthieu 26, 14-25)