Des pleins et des déliés

D'une probabilité quasiment certaine

 

 

On sait que le big-bang est une conséquence de la théorie de la relativité générale de Einstein, conséquence dont de nombreuses preuves nous ont été fournies depuis, en sorte que plus personne ne songe sérieusement à remettre en cause cette représentation que nous avons des origines de notre univers. Ce qu'on sait un peu moins, c'est qu'il y a un petit problème si nous voulons remonter cette histoire de nos origines au-delà d'un certain mur du temps situé à quelque infime fraction de la première seconde. Ce petit problème, c'est qu'avant ce mur du temps, il n'y avait précisément ni temps, ni espace... Nous sommes nés d'une explosion, mais il y avait certainement un avant de cette explosion, mais cet avant était ...avant le temps. Combien dure une infime fraction de seconde quand le temps n'existe pas ?

 

Présenté ainsi, nous pourrions être tentés de remplir cette terra incognita d'avant le temps et l'espace avec à peu près n'importe quel fantasme qui nous passerait par la tête. C'est ce que font les chercheurs en physique les plus en pointe, actuellement. Bien sûr, outre leurs fantasmes, ils utilisent aussi toute leur intelligence, toutes leurs connaissances, mais il faut reconnaître que la solution ne pourra venir, à un moment donné, que d'une intuition géniale, qui est le nom que prennent les fantasmes quand ils s'avèrent ouvrir une nouvelle clé à notre compréhension de l'univers. C'est bien ainsi que Einstein avait élaboré sa théorie de la relativité restreinte, puis celle de la relativité générale : et si on disait que le temps est relatif et inséparable de l'espace dans lequel on le mesure ? et si on disait que cet espace-temps est en fait un produit de la gravité ? Et de même pour tous les grands progrès dans nos connaissances : douces rêveries diurnes, songes nocturnes, qui viennent comme des révélations, puisés on ne sait trop à quelles sources.

 

 

Ceci dit, de telles illuminations ne viennent quand même qu'à des esprits qui sont auparavant bien imprégnés, bien conscients, de tous les éléments du problème tel qu'il se pose... En l'occurence, pour ce qui est de ce qui se passe dans une certaine toute première fraction de seconde, dans un avant de l'histoire de l'avant de l'univers, les physiciens tombent sur ce qu'ils savent depuis longtemps être le gros problème de leur discipline depuis le siècle dernier : comment concilier la relativité générale avec la physique quantique ? On sait que ces deux très grandes révolutions de la physique, chacune largement confirmée dans son propre domaine, sont cependant incompatibles entre elles. Tel est donc le grand défi des physiciens : découvrir une nouvelle théorie — avoir une nouvelle intuition géniale — qui permette de réconcilier ces deux-là. Sur cette voie, la théorie des cordes a longtemps quasiment monopolisé l'attention, mais rien de probant n'en est sorti pour l'instant. Quoi qu'il en soit, c'est grâce à une telle théorie que nous pourrons progresser dans notre énigme de quel avant et quel ailleurs sont sortis notre univers, car c'est là ce qui se passe quand on remonte si loin dans son histoire : qu'il était si petit, que d'une part l'espace et le temps de la relativité générale ne pouvaient pas encore exister, et que par contre, d'autre part, bien sûr, il était nécessairement contraint par les règles de la mécanique quantique.

 

 

C'est effectivement à peu près la seule chose dont nous puissions être certains concernant cet état d'avant la manifestation de l'univers : que ce qui était devait ressembler à ce qu'on appelle le vide quantique tel qu'il se manifeste encore et toujours depuis tout ce temps, à savoir quelque chose qu'on devrait peut-être plutôt qualifier de plein, plein d'énergies. Plein à quel point ? là-dessus, déjà, nous retrouvons notre pierre d'achoppement entre relativité générale et mécanique quantique, puisque selon la première cette énergie serait infinitésimale, mais selon la seconde, gigantesque ; c'est ce qu'on appelle la catastrophe du vide. Un vide qui est donc plein on ne sait pas trop à quel point, mais quand même en tout cas pas vide. Un vide plein d'une énergie d'où peuvent, notamment, tel qu'on peut l'expérimenter, émerger des particules quantiques, celles dont est faite toute la matière qui constitue tout notre univers.

 

Oui, avant le big-bang, ou plus exactement dans une première infime fraction de seconde mais qui est en même temps hors du temps, il y a quelque chose, et quelque chose qui est plein de possibilités, et on peut considérer que notre univers est la manifestation d'une de ces possibilités. Un peu comme lors de l'effondrement de la fonction d'onde une particule quantique se concrétise sous la forme d'un seul des innombrables potentiels dont elle était porteuse, ainsi du commencement de notre univers.

 

 

Il est certain qu'une telle conception de l'univers — celle-là, donc, qui apparaît d'ores et déjà à la lumière de la physique contemporaine — est totalement en accord avec la métaphysique bouddhiste, particulièrement avec la notion de vacuité qui correspond exactement avec celle de ce vide originel en réalité plein de toute réalisation potentielle. Ce qui est moins certain, c'est que l'idéal de réintégration de ce vide-plein sous le nom de nirvana, tel que le poursuivent sans doute de nombreux pratiquants occidentaux et orientaux des différentes techniques méditatives inspirées de cette philosophie, soit bien judicieux. Car s'il est plus que vraisemblable que ce qui a été manifesté, l'univers, retourne un jour à la non-manifestation, il est tout autant certain que tout le cycle recommencera ensuite, et encore, et encore, sans fin. Alors croire qu'on puisse échapper à tout ceci ? croire qu'on puisse expérimenter le vide-plein du non-manifesté sans expérimenter aussi et en même temps le plein-vide de la manifestation ?

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.