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Billet de blog 16 septembre 2024

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De quelle autorité ?

Dans cette version de Luc de la guérison d'un malade à distance, finalement, Jésus ne fait rien, c'est la foi du demandeur qui fait tout, tout au plus Jésus a-t-il servi de catalyseur ou de révélateur de cette foi...

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Cette guérison a comme particularité d'avoir été effectuée à distance, c'est le seul cas qui nous soit rapporté. Dans toutes les autres guérisons, Jésus est en présence du malade ou de l'infirme, parfois il le touche, le plus souvent il prononce au moins des paroles, mais là, rien de tout cela, il n'affirme même pas que le serviteur ait été guéri, ce sont les amis du chef de cent qui le constatent en retournant dans sa maison... Dans le passage parallèle chez Matthieu (8, 5-13), il n'y a pas eu ces délégations successives des anciens des Juifs puis des amis du chef, c'est ce dernier seul qui s'est déplacé dès le départ, et après avoir constaté la profondeur de sa foi, Jésus lui dit "va ! comme tu as cru, qu'il t'advienne !" ; c'est donc Luc seul qui a cette version où, finalement, Jésus ne fait rien, c'est la foi du chef qui fait tout, tout au plus Jésus a-t-il servi de catalyseur ou de révélateur.

Pour être exhaustif, il faut quand même mentionner chez Jean (4, 46-54) un épisode relativement proche, où il ne s'agit plus d'un chef de cent mais d'un "fonctionnaire royal", et la distance depuis laquelle s'opère la guérison est beaucoup plus importante (environ une journée de marche...). On peut penser que Jean ait tiré son récit de celui de Matthieu et Luc. Rien n'oblige que le chef de cent soit un centurion romain, et c'est même peu probable, car on est en Galilée, placée sous l'autorité directe de Hérode, lequel a sa propre armée. Ce chef de cent est donc le plus vraisemblablement un militaire sous les ordres — non directs mais suprêmes — de Hérode, tout comme le "fonctionnaire royal" qui est un fonctionnaire de l'administration du même Hérode. La grande distance entre Jésus à Cana et le fils du fonctionnaire à Capharnaüm est alors typique de Jean qui cherche toujours à magnifier et glorifier Jésus.

Cependant, chez Jean, il n'est pas dit que ce fonctionnaire serait un étranger, un qui ne fait pas partie du peuple élu, d'Israël, ce qui est cohérent avec le fait qu'il soit fonctionnaire, contrairement au soldat dont on sait qu'un bon nombre étaient des mercenaires qui s'engageaient pour la solde. Mais pourquoi exactement Jésus admire-t-il la foi de cet homme, au point de dire que "pas même (ou : "chez personne" selon Matthieu) en Israël je n'ai trouvé une aussi grande foi" ? Il faut là faire attention à l'argument précis : "moi aussi je suis un homme placé sous une autorité". Cet homme reconnaît alors par là de qui Jésus tient sa propre autorité pour que s'accomplissent ces guérisons. Tout comme ce chef de cent ne peut commander à ses hommes que parce qu'il tient lui-même son autorité d'un autre, de même fait-il ainsi appel, à travers Jésus, non à Jésus lui-même mais à celui qui lui a donné à lui son autorité en matière de guérison : Dieu lui-même, YHWH.

Car ce chef de cent, et là-dessus Luc est bien plus explicite que Matthieu, est vraisemblablement ce qu'on appelait un "craignant Dieu", c'est-à-dire un païen, un non-Juif, certes, mais qui allait à la synagogue, et respectait nombre des prescriptions alimentaires et autres ; c'était donc un sympathisant de la foi juive, croyant au Dieu d'Israël, mais pas encore complètement intégré, ce qui faisait le plus souvent obstacle chez les craignant Dieu étant la circoncision. Si cet homme a effectivement payé de sa poche la construction de la synagogue de Capharnaüm, c'est qu'il en voulait ! et voilà que c'est ce non-circoncis qui vient donner des leçons de foi au Dieu vivant à tout cet Israël circoncis qui, lui, ne reconnaît pas que Jésus est bien un envoyé de ce même Dieu...

Mais une fois la source de cette autorité bien reconnue, alors il n'y a effectivement plus de limites d'espace ni de temps à ce qu'elle peut faire. Cependant, on note que Luc n'insiste pas plus que ça sur ce contraste entre la foi du chef et celle de ses coreligionnaires, il la mentionne seulement, là où Matthieu s'étend sur les étrangers nombreux qui viendront s'attabler dans le royaume tandis que les "fils du royaume" (= les Juifs, le peuple "élu") seront, eux, "jetés dehors dans la ténèbre extérieure" ! C'est une constante, Matthieu, celui qui est le plus rigoureux sur le respect de la Torah et toute la Torah, est aussi le plus sévère avec ses coreligionnaires, quand Luc, peut-être le plus laxiste des quatre évangélistes, est aussi le plus bienveillant à l'égard de tous. Est-ce un hasard ?

Illustration 1

et quand il eut achevé toutes ses paroles
    aux oreilles du peuple
il entra dans Capharnaüm

or un serviteur d'un chef de cent
    — il lui était précieux —
allait mal et était sur le point de périr
    alors ayant entendu parler de Jésus
il envoya vers lui des anciens des Juifs
    le solliciter de venir sauver son serviteur
et étant arrivés auprès de Jésus
    ils le suppliaient avec insistance en disant
« il mérite que tu lui accordes cela
    car il aime notre peuple
    et la synagogue c'est lui qui l'a construite pour nous »

et Jésus allait avec eux
et déjà il n'était plus très loin de la maison
    que le chef de cent envoya des amis lui disant
« seigneur ! ne te fatigue pas !
    car je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit
c'est pourquoi je ne me suis pas jugé digne non plus
    de venir moi-même vers toi
mais dis une parole ! et mon garçon sera guéri
    car moi aussi je suis un homme placé sous une autorité
    ayant sous moi des soldats
et je dis à l'un "va !" et il va
    et à un autre "viens !" et il vient
    et à mon serviteur "fais ceci !" et il fait »

et ayant entendu cela Jésus l'admira
    et s'étant tourné vers la foule qui le suivait il a dit
« je vous dis
    pas même en Israël je n'ai trouvé une aussi grande foi »
et en revenant à la maison
    ceux qui avaient été envoyés
trouvèrent le serviteur rétabli

(Luc 7, 1-10)

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