La casuistique a sans doute son intérêt, mais elle a aussi un gros inconvénient, qui est le risque qu'à force d'examiner de plus en plus dans le détail tous les cas possibles, on perde de vue les principes généraux, aux noms desquels pourtant tout ceci se fait. C'est Augustin qui l'avait résumé ainsi : "aime et fais ce que tu veux". Il s'agit donc surtout et avant tout d'en revenir là : est-ce que ce que je fais, est-ce que mon comportement, les actes que je pose ou ne pose pas, les mots que je dis ou ne dis pas, sont motivés par l'amour, ou pas ; le reste est affaire de boutiquiers, d'épiciers, d'apothicaires, de myopes...
C'est là le reproche essentiel qui est fait aux "pharisiens" et aux "spécialistes de la Torah" (ou "légistes", ou "scribes"), ces derniers étant ceux qui élaborent cette casuistique, et les premiers ceux qui s'essaient à la mettre en œuvre dans leur vie et à la promouvoir, notamment auprès du peuple, de ces gens qui ont déjà comme souci essentiel de ne pas mourir de faim, alors toutes ces histoires de "lavages de mains jusqu'au poignet", "ablutions de coupes et de pots et de vases", etc. (Marc 7, 3s), ça leur passe franchement par-dessus la tête, quand ces hommes qui prétendent leur faire la morale, eux, peuvent se permettre financièrement de ne s'intéresser qu'à ça.
C'est ainsi qu'ils ne vivent finalement que dans les apparences, s'enorgueillissant de vertus supposées qu'ils se sont inventées, avides de reconnaissance par leurs pairs, et aveugles au sort de l'immense majorité de leurs coreligionnaires, de leurs prochains, de leurs frères, de leur peuple : tenir le haut du pavé à tout prix, du moins dans leur esprit, et effectivement aux yeux des autres membres de leur secte, ils sont en réalité morts en eux-mêmes.
Maintenant, on peut se demander pourquoi ils en sont arrivés là, et ne pas nous contenter de les ridiculiser, car la vérité est que nous avons tous en nous cette même tendance qu'eux ; nous aussi, certes à des degrés divers mais..., nous nous sommes donné un certain nombre de principes qui guident nos vies, et qui parfois (ou souvent ?) vont nous faire passer à côté de ce qu'exigeraient des situations dans lesquelles nous nous trouverons. Nous aussi passons ainsi à côté de la justice et "de l'amour de Dieu".
Il faut faire attention, ici, à ce que Luc ne parle pas de l'amour que nous pouvons avoir pour Dieu, mais bien de l'amour "de" Dieu, de l'amour qu'a Dieu pour nous. Il y a sur ce point une ambiguïté dans notre langue, où "l'amour de Dieu" peut signifier autant celui que nous ayons pour lui que l'inverse, mais ce n'est pas le cas en grec (techniquement : dans cette phrase de Luc, Dieu est au génitif — c'est l'amour qui appartient à Dieu, qui vient de lui —, et non au datif — Dieu est le destinataire de l'amour). Bien sûr, en passant à côté de l'amour pour nos frères, c'est Dieu aussi que nous n'aimons pas, ce thème est omniprésent dans le christianisme, mais Luc va donc peut-être un peu plus loin, en disant que de plus, en n'aimant pas nos frères, nous nous fermons aussi à l'amour qu'a Dieu pour nous.
Non que Dieu ne nous aimerait plus — lui n'est pas ainsi — mais que c'est nous qui nous nous fermons à lui, auquel cas notre situation est sans issue, irrémédiable, puisque, justement du fait qu'il n'est guidé que par l'amour, Dieu ne peut pas nous forcer à nous y ouvrir.
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« mais
honte à vous ! les pharisiens
car vous payez la dîme sur la menthe et la rue et toute plante
et vous passez à côté de la justice et de l'amour de Dieu
or c'est ceci qu'il y avait à faire
sans négliger le reste
honte à vous ! les pharisiens
car vous aimez les premières stalles dans les synagogues
et les salutations sur les places publiques
honte à vous !
car vous êtes comme les sépulcres qu'on ne voit pas
et les hommes en marchant dessus ne le savent pas »
alors répondant un des spécialistes de la Torah lui dit
« maître ! en disant cela c'est nous aussi que tu insultes »
et il a dit
« honte à vous aussi ! les spécialistes de la Torah
car vous chargez les hommes de charges accablantes
et vous-mêmes d'un seul de vos doigts
vous ne touchez pas à ces charges »
(Luc 11, 42-46)