Billet original : Médecin des âmes
Il sort de nouveau au bord de la mer. Toute la foule venait à lui, et il les enseignait.
En passant, il voit Lévi (celui de Halphée), assis à la taxation. Il lui dit : « Suis-moi. » Il se lève et le suit. Or, comme il était étendu à table dans sa maison, de nombreux taxateurs et pécheurs se mettaient à table avec Jésus et ses disciples. Car ils étaient nombreux, et ils le suivaient.
Les scribes des pharisiens voient qu'il mange avec les pécheurs et taxateurs. Ils disent à ses disciples : « Quoi ! il mange avec les taxateurs et pécheurs ! » Et Jésus entend. Il leur dit : « N'ont pas besoin de médecin les forts, mais ceux qui vont mal. Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. »
Marc 2, 13-17
Marc est un peu elliptique dans son récit, et Matthieu (9, 7-13) pire encore, mais heureusement Luc (5, 27-32) nous a conservé un détail qui nous permet de mieux comprendre les circonstances exactes de ce repas. Nous sommes toujours à Capharnaüm. Jésus s'est rendu sur le bord de mer, certainement parce qu'il y a là plus de place que dans les petites ruelles très étroites du bourg, puis, après avoir enseigné ceux qui étaient venus là en le suivant — et sans doute, pour cela, est-il monté dans une barque qui s'est éloignée à quelques mètres du rivage, pour que tout le monde puisse bien l'entendre —, il s'en retourne "à la maison", et son chemin le fait passer, à l'entrée du bourg, devant l'étal du 'taxateur', qui se tient là comme à un octroi. Admettons que ce soit Jésus qui ait interpellé l'homme, sans qu'il l'ait à proprement parler appelé à le suivre, on peut supposer que ce dernier ait été subjugué par les propos qu'ils ont échangés, et qu'il prend la décision radicale de changer de vie, et de suivre Jésus. Et, pour fêter ça, il offre à toute la compagnie, Jésus et ceux qui sont déjà à sa suite, un festin. Ce n'est pas évident à comprendre, ici, chez Marc : "sa" maison signifie la maison de Lévi. Matthieu a carrément brouillé les pistes, puisqu'il parle de "la" maison, ce qui signifie normalement la maison de Pierre... Seul Luc explique clairement que "Lévi fait pour lui un grand festin dans sa maison". Et c'est ce qui explique que de nombreux "taxateurs et pécheurs" viennent prendre part au repas, c'est normal, ce sont des amis de Lévi, qui, si le repas s'était déroulé dans la maison de Pierre, n'auraient certainement même pas pensé à s'y présenter.
Mine de rien, Marc est en train de nous dresser un catalogue des transgressions de Jésus. Nous avons eu hier sa supposée prétention à remettre les péchés (même si ce n'est pas vraiment Jésus qui les remet, sa prétention à au moins pouvoir témoigner à quelqu'un que ses péchés ont été pardonnés est déjà exorbitante). Nous avons aujourd'hui sa négligence, sinon son mépris, pour les règles de pureté, et nous verrons encore lundi ce qui ressemble de sa part à un manque complet d'intérêt pour les exercices de piété ! Nous ne sommes pas chez Matthieu, le scribe pharisien, qui cherche au contraire à mettre en évidence toute la continuité de Jésus avec son judaïsme d'origine. Marc nous donne l'impression de presque chercher le clash, provoquer un électrochoc d'entrée de jeu, bousculer les habitudes et idées reçues, et, pour le moins, de mettre plutôt en évidence, lui, la rupture de Jésus avec ce même judaïsme, ou du moins avec la façon dont il était conçu jusque là par la plupart de ses coreligionnaires. Car Marc se considère certainement comme pleinement juif, lui aussi, mais son origine sociale, et aussi le fait qu'il écrit plus tôt que Matthieu, lui permettent de jouer cette carte de l'innovation. On pourrait dire que Marc est un peu comme les charismatiques du début du renouveau, qui pouvaient parfois être fort dérangeants pour les églises dans leur fonctionnement un peu ronronnant, par opposition aux charismatiques actuels, qui se sont, dans l'ensemble, fortement intégrés dans les institutions.
Nous aurions tendance à nous moquer de ces histoires de pureté rituelle. Nous sommes devenus des êtres extrêmement rationnels, du moins nous plaisons-nous à le penser, et nous avons envie de dire, comme Jésus dans un autre épisode, que ce n'est rien de ce qui est extérieur à nous, qui peut nous rendre impurs, mais seulement ce qui est en nous. C'est comme pour ces histoires de 'démons', du plus petit au plus grand, qui font effectivement des explications un peu simplistes à tous les maux de notre humanité ! Nous avons, depuis, découvert l'inconscient freudien, et nous avons plutôt tendance à chercher dans nos cœurs et nos esprits malades les vraies raisons de nos comportements nuisibles, et à nous-mêmes, et aux autres. Les règles de pureté sont effectivement de cet ordre, il s'agit de se garder d'une contamination, non pas tant hygiénique (même s'il est certain que beaucoup de ces règles de pureté ont aussi une efficacité de ce point de vue), que d'abord et avant tout spirituelle ! il s'agit d'éviter que des sortes de "petits démons" n'entrent en nous, que ce soit par des nourritures impropres, ou mal lavées, ou des ustensiles aussi mal lavés, ou par le contact avec des personnes réputées contaminées, impures, ce qui est le cas dans l'épisode d'aujourd'hui.
Il y a sans doute quelque chose d'un peu manichéen, dans de telles règles de comportement, surtout quand on finit par en faire un absolu et une obsession, ce qui était la tendance d'une branche du pharisaïsme de l'époque. C'est pour cette raison que l'objection est ici formulée par un "scribe des pharisiens". Ce sont effectivement ces pharisiens qui ont développé, à n'en presque plus finir, tout un corpus d'observances minutieuses et détaillées, alors qu'en comparaison les sadducéens ne s'en souciaient que très modérément... Tout en se gardant donc de tels excès, on ferait bien cependant de prendre en considération que tout le mal qui se trouve en nous peut y avoir, au moins en partie, été déposé par notre entourage, d'une part, et que, d'autre part, le milieu relationnel dans lequel nous vivons peut aussi favoriser l'expression de ce qu'il y a de meilleur en nous, ou de ce qu'il y a de pire. Nous savons bien que nous sommes des êtres de relation, que nous ne vivons pas seuls sur notre île (même si nous le sommes aussi...), et qu'une certaine prudence, humilité même, nous commande de ne pas présumer que nous serions capables de résister à toutes les sollicitations, parfois insidieuses et même inconscientes, qui peuvent se manifester au travers de ces relations. Certes, notre idéal à vue d'eschatologie, est d'entrer dans une "communion des saints" où nous serons tous frères et sœurs, mais justement, il s'agit d'une communion des "saints", et notre humanité est loin de n'être composée que de saints, et nous ne sommes peut-être pas capables de 'sauver' et nous sauver de n'importe qui, quelles que soient nos bonnes intentions.