Billet original : Retour inattendu
Comme le soir venait, ses disciples descendent à la mer. Ils montent en barque pour aller de l'autre côté de la mer, à Capharnaüm. Les ténèbres déjà étaient là et Jésus n'était pas encore venu vers eux ! Et la mer, avec un grand vent qui soufflait, se réveillait.
Ils avaient donc ramé environ vingt-cinq ou trente stades, quand ils voient Jésus marchant sur la mer : il est proche de la barque. Ils craignent. Mais il leur dit : « Je suis. Ne craignez plus ! » Ils veulent donc le prendre dans la barque... Et aussitôt la barque est à terre, là où ils allaient !
Jean 6, 16-21
Nous n'y avions peut-être pas fait attention, hier, mais la multiplication des pains, selon Jean, s'est produite sur une montagne : "Jésus monte sur la montagne, il s'assoit avec ses disciples, il lève les yeux : il voit une foule nombreuse venir..." (6, 3-5). Chez Marc et Matthieu, lorsque Jésus et les disciples avaient débarqué de leur traversée de la mer de Galilée, ils avaient trouvé sur place une foule qui avait anticipé et qui s'était déplacée à pieds, en sorte que la suite s'était déroulée là, au bord du lac. Il est difficile de savoir pourquoi Jean, qui s'est inspiré des synoptiques pour cet épisode, a tenu à faire monter Jésus sur une montagne, si ce n'est, bien sûr, que la montagne est, d'une manière générale dans la Bible, le lieu de la révélation de Dieu. Cette modification topologique, du lieu du miracle, pose d'ailleurs un petit problème dans le récit de Jean, lorsqu'il dit, suivant toujours les synoptique, qu'après la multiplication des pains Jésus se retire sur la montagne (mais il y est déjà !) pour prier... Bref, peu importe, Jésus est maintenant aux abonnés absents, le soir approche, les disciples entreprennent de redescendre vers le lac. Lorsqu'ils y arrivent, la nuit est déjà tombée, un vent s'est levé qui agite la mer, toujours pas de Jésus : tant pis, s'ils l'attendent ils risquent de ne plus pouvoir traverser, ils partent.
C'est ainsi qu'il faut comprendre le "Jésus n'était pas encore venu vers eux" : les disciples ne sont pas déjà au milieu de la mer à se demander quand est-ce que Jésus va enfin les rejoindre sur son aéroglisseur ! Ils ont déjà préparé la barque, ils sont dedans, pressés de rentrer chez eux, et Jésus qui n'arrive toujours pas, alors que les conditions météorologiques se dégradent à vue d'œil... Jean n'a pas voulu reprendre le Jésus des synoptiques qui force les disciples à partir, qu'ils le veuillent ou non, puis qui congédie la foule. Non, chez lui, Jésus s'est esquivé, comme il le fera à plusieurs reprises à Jérusalem en fin de controverses, quand ses contradicteurs exaspérés en arrivent à aller ramasser des pierres pour le lapider. Ceci confirme donc bien l'état d'esprit des protagonistes — Jésus d'une part, et tant la foule que les disciples de l'autre — à la fin de la multiplication des pains : on n'est pas sur la même longueur d'ondes, et Jésus n'a eu d'autre solution que de laisser tout le monde en plan se débrouiller avec ses états d'âme, pour soigner les siens dans la solitude et la prière. Il faut noter que nous ne sommes pas dans les synoptiques, particulièrement chez Luc, où on voit souvent Jésus partir ainsi à l'écart pour prier : c'est ici la seule fois où cela se produit dans tout l'évangile de Jean (même le jeudi soir, avant l'arrestation, il n'y a pas de prière d'agonie à Gethsemani).
Dans la suite de l'épisode, que nous verrons lundi, nous allons apprendre que les disciples sont les seuls à être repartis, ce soir-là. La foule, quant à elle, est restée de ce côté-ci du lac, peut-être même sur la montagne. Il est vrai que, elle, n'était pas venue en barque, et qu'elle aura pu estimer qu'il était trop hasardeux de s'aventurer de nuit, à pieds, sur des chemins pas toujours bien viabilisés... Cette traversée du lac par les disciples commence furieusement à ressembler, chez Jean, à une fuite, ou pour le moins à un repli honteux sur son quant à soi. Jésus les a plantés ; ils ne sont pas les seuls, la foule aussi a subi le même sort, mais cela signifie beaucoup plus de choses pour eux. Il faut se rappeler que, chez Jean toujours, ce n'est pas Jésus qui a choisi les disciples, ce sont eux qui ont choisi de le suivre, et lui qui les a seulement acceptés. On est dans le mode de relation réel entre maître et disciples tel qu'il fonctionnait à l'époque de Jésus. Un élève choisissait de d'attacher à un rabbi ; si ce dernier l'acceptait, l'élève était alors au service de son maître en contrepartie de l'enseignement qu'il recevait. C'était une sorte de contrat, que Jésus, en s'enfuyant sans rien dire, a rompu. Les disciples ont été désavoués, il ne veut plus d'eux. Ils l'ont attendu toute l'après-midi, mais rien. Ils sont redescendus, espérant encore jusqu'au moment où ce n'était plus raisonnable, et ils sont maintenant en train de rentrer dans leurs foyers, à Capharnaüm, leur aventure avec Jésus va se terminer comme ça.
Jean n'insiste pas sur l'adversité des éléments, lors de cette traversée. Marc (6, 47-52) et Matthieu (14, 24-33) parlent du vent contraire, de la mer agitée, et des disciples qui font quasiment du sur-place ; ils précisent même que c'est vers la "quatrième veille", c'est-à-dire le dernier quart de la nuit, que Jésus vient les rejoindre, alors qu'ils sont encore au beau milieu du lac ; et enfin, ils insistent sur le fait que, lorsque Jésus monte dans la barque, aussitôt "le vent tombe". Jean ne nous parle donc de rien de tout ça. Tout ce qu'il nous indique, c'est que les disciples avaient parcouru entre "vingt-cinq et trente stades" (environ cinq kilomètres), ce qui ne nous donne pas d'idée sur où ils en étaient de leur traversée, puisqu'on ne sait pas d'où ils sont partis. Si on se base sur l'indication, que Luc seul donne, que la multiplication des pains s'est produite du côté de Bethsaïde, alors en réalité les disciples sont presque arrivés. Il est de fait possible que le texte ne veuille pas dire que "Jésus marche sur la mer", mais qu'il marche "près de" la mer, sur le rivage, qui est là, très proche, même si les disciples ne le discernent pas encore, ce qui explique que, lorsqu'ils veulent le faire monter dans la barque, ils s'aperçoivent à ce moment-là qu'ils sont "à terre" (Jean, d'ailleurs, ne parle pas, comme Marc, de Jésus qui fait mine de dépasser la barque, comme s'il ne l'avait pas vue, au moment où les disciples, eux, le voient et croient avoir affaire à un fantôme).
Il est donc possible d'avoir une lecture de la "marche sur les eaux", chez Jean, qui n'en soit pas du tout une. On peut, bien sûr, pousser le raisonnement jusqu'au bout : Jésus n'est pas resté bien longtemps à prier dans la montagne, il en est descendu par un autre chemin, sans se faire voir ni des foules ni des disciples, et il est simplement rentré à Capharnaüm à pieds pendant que tout le monde perdait son temps à l'attendre. Il est possible que ce soit effectivement l'idée de Jean. Il faut remarquer quand même que, dans tous les évangiles, la marche sur les eaux est le seul miracle qui "affecte" Jésus lui-même (le cas de la transfiguration peut éventuellement y être ajouté, mais justement Jean ne la rapporte pas non plus). Tous les autres miracles sont des actions de Jésus sur des personnes ou sur les éléments. Il est possible alors que Jean ait voulu ainsi établir une séparation nette entre la vie terrestre de Jésus, et la résurrection qui, elle, manifeste soudainement et pleinement les capacités hors normes du corps de Jésus, mais, donc, seulement dans la résurrection. Les raisons pour lesquelles Jean a procédé ainsi restent à éclaircir, mais on peut se demander si ce ne sont pas, en fait, les synoptiques qui se sont un peu aventurés en rapportant la transfiguration (qui est tellement symbolique qu'on peut très bien douter de sa réalité historique), et finalement la seule marche sur les eaux, que d'ailleurs Luc non plus n'a pas voulu retenir. À méditer !