Billet original : On reprend ses esprits
Ses disciples disent : « Voici, maintenant tu parles en clair, tu ne dis plus de comparaisons. Maintenant, nous savons que tu sais tout, tu n'as pas besoin qu'on te questionne, par là nous croyons que tu es sorti de Dieu. »
Jésus leur répond : « À présent vous croyez ? Voici, une heure vient – et elle est venue... Vous vous disperserez chacun chez soi, et vous me laisserez seul. – Non, je ne suis pas seul parce que le Père est avec moi. Je vous ai parlé ainsi pour qu'en moi vous ayez la paix. Dans le monde vous avez de la souffrance. Mais confiance : moi, je suis vainqueur du monde ! »
Jean 16, 29-33
Revenons les pieds sur terre ! Le discours nous a entraînés dans ce qui doit se passer bientôt, l'évangile a anticipé, faisant "comme si" — et cela ne lui est pas difficile puisqu'il a été écrit après —, mais nous sommes censés n'être encore qu'avant, et il était intéressant, pédagogiquement parlant, d'utiliser le contraste entre des disciples croyant avoir tout compris, et la réalité de ce que va être leur attitude lors de l'arrestation de Jésus. Les disciples reprennent donc mot pour mot ce que vient de dire Jésus : "Elle vient l'heure où je ne vous parlerai plus par comparaisons, mais, en clair" (16, 25) ; et eux d'opiner : "ah oui, maintenant tu parles en clair, tu ne dis plus de comparaisons" ! comme s'ils avaient pu y comprendre quoi que ce soit à ce qu'il vient de leur dire... On hésiterait entre le comique et la pitié, si on oubliait que tout ceci n'est que construction littéraire didactique.
"Nous savons que tu sais tout" : là encore, pour que cette affirmation soit véridique, sincère, il faudrait que les disciples aient déjà reçu l'Esprit ! et encore, ce ne serait bien sûr qu'une façon de parler : l'Esprit ne nous révèle pas tout, dans absolument tous les moindres détails ; pas tout de suite en tout cas. Mais puisqu'il n'en est de toutes façons pas question pour l'instant, cette affirmation ressemble plutôt à un jet de l'éponge, on met les pouces : stop ! ça suffit ! on ne veut pas en entendre plus. Dans la même veine, le "tu n'as pas besoin qu'on te questionne" pourrait nous surprendre. Nous nous serions plutôt attendus à trouver : "nous n'avons pas besoin de te questionner" ; nous aurions pensé que le besoin se trouvait du côté des disciples, eux qui ont passé leur temps à s'en poser, des questions, et à les poser à Jésus. Ceci est vrai, mais on peut aussi envisager les choses du point de vue de Jésus, de l'enseignant ; c'est lui aussi qui s'est démené pendant tout son ministère public pour essayer de transmettre son message, c'était bien un besoin pour lui aussi, et c'est ce besoin dont les disciples lui diraient, ici, que ça y est, il peut s'en décharger, et passer à autre chose la conscience tranquille...
Dans le fond, ce serait gentil de leur part, une marque d'attention à l'égard de leur rabbi, qui nous surprendrait, mais ce n'est en réalité à nouveau qu'une reprise mot pour mot de ce que Jésus vient de leur dire : "en ce jour-là, ce n'est plus moi que vous prierez" (16, 23), puisque c'est en fait le même verbe grec ἐρωτάω (erótaó) qui, là, avait été traduit par "prier", et ici par "questionner". "Prier, questionner, requérir" : puisqu'on leur dit que ce n'est plus à Jésus qu'ils s'adresseront pour tout ça, ok ! pas de problèmes, répondent-ils, on te laisse tranquille avec ça... Et enfin : "nous croyons que tu es sorti de Dieu", est encore une reprise du "le Père lui-même vous aime parce que vous croyez que moi je suis sorti de Dieu" (16, 27) que Jésus vient de leur adresser. C'est toute cette intervention des disciples qui ne fait que répéter des mots qu'ils viennent d'entendre, au point qu'on peut se demander s'ils ne sont pas dans une sorte d'état second ; ils ont perçu des bribes de phrases de ci de là et les restituent au petit bonheur la chance, sans avoir rien compris, ni à ce qu'ils ont entendu, ni à ce qu'ils disent.
Dans ces conditions, il est bien sûr facile de mettre en doute qu'ils "croient" vraiment à quoi que ce soit. Mais nous n'insisterons pas, ce sont les besoins de la narration qui l'imposent, puisque nous allons en arriver prochainement à l'arrestation. Oui, "l'heure est venue...". L'évangile, cependant, insère ici encore un chapitre, qui consiste en une grande prière adressée par Jésus au Père, et qu'on appelle généralement la prière sacerdotale. Nous ne serons donc plus à strictement parler dans le discours, ce n'est plus aux disciples que Jésus est censé s'adresser. Il est vraisemblable que cette "prière" a été composée à part du discours, et en tout cas nous pouvons, bien sûr, nous attendre à ce qu'elle reprenne la plupart des thèmes essentiels de la théologie johannique, comme dans une récapitulation de l'ensemble de son enseignement. C'est donc ce que nous verrons au cours des trois jours qui viennent, pour nous préparer à la venue de l'Esprit, dimanche...