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Billet de blog 17 déc. 2017

Miller vs Freud

Ou de « L'avenir d'une imposture »

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Lorsqu'en 1980, Alice Miller publie "Am Anfang war Erziehung" ("Au commencement il y avait l'éducation", traduit en français en 1985 sous le titre "C'est pour ton bien"), livre où elle explique notamment le succès du nazisme par les ravages de ce qu'elle appelle la pédagogie noire, il est difficile de ne pas comprendre qu'elle considère que, toutes proportions gardées, ce sont les mêmes mécanismes qui ont présidé au développement de la psychanalyse sous la houlette de son "conducteur éclairé", Sigismund Freud. Elle n'en fera pas mystère ultérieurement, une fois qu'elle aura enfin réussi à se libérer du joug des sociétés de psychanalyse au sein desquelles elle avait initié sa pratique : ces organismes fonctionnent sur le même principe que les sectes, leurs membres redoutent plus que tout d'être exclus du groupe, et c'est ce qui explique que tous, ou presque, aient accepté de prendre la névrose personnelle du maître pour une soit-disant science du psychisme — bref, une vessie pour une lanterne. Dans les commencements de cette histoire, c'est peut-être Jung qui avait démasqué l'imposture avec le plus d'acuité, expliquant que c'est le jour où Freud avait voulu lui faire jurer de ne jamais "trahir" sa théorie des fantasmes sexuels infantiles qu'il avait compris que, loin d'être scientifique comme il le prétendait, Freud se mouvait dans le plus pur dogmatisme.

Alice Miller

Jung s'était alors simplement éloigné de Freud, refusant donc notamment son pansexualisme prétendant s'ériger comme nouvelle religion laïque, mais ne remettant pas pour autant clairement en cause le principe de ces fantasmes sexuels infantiles, se contentant de considérer le complexe de l'œdipe comme n'étant qu'un complexe parmi d'autres, mais sans prendre position si réellement un enfant de 3 ans peut avoir des désirs sexuels ; ces complexes, dont on a parfois l'impression qu'ils flottent un peu en l'air, c'est ce qu'il a appelé les archétypes. Alice Miller, elle, a été nourrie et élevée au sein du sérail, elle a tout gobé, a fait plusieurs psychanalyses personnelles, et sa rébellion va être beaucoup plus pertinente ; elle va taper là où ça fait mal. Elle considère que la découverte essentielle de Freud, celle pour laquelle il convient de l'honorer encore aujourd'hui, c'est celle qu'il a malheureusement très vite reniée, à savoir la théorie selon laquelle, sur la base de ceux qu'il avait eu à traiter à l'époque, la plupart sinon la totalité des troubles psychiques, étaient dûs à des atteintes sexuelles, sur la personne qui en souffre, perpétrées par des adultes, au cours de son enfance.

Carl Gustav Jung

Il est certain que déjà, rien qu'avec ces deux éléments, on ne peut qu'être troublé des "coïncidences" : d'une part, dans la première théorie de Freud, le mal venait d'une sexualité désordonnée des adultes, d'autre part, dans la seconde théorie, d'une supposée sexualité nativement perverse de l'enfant... Quel retournement ! Ou : comment accuser la victime d'être le coupable ; si papa a mis son doigt dans le vagin de sa petite fille encore bébé, c'est parce que c'est cette dernière qui l'a d'abord séduit et qui souhaitait qu'il y mette son pénis ! On dit que le ridicule ne tue pas, c'est peut-être dommage. Mais il reste bien sûr à tenter d'expliquer pourquoi et comment, après avoir eu cette audace inouïe et pour laquelle il faut lui conserver notre admiration, d'avoir osé prendre le parti de l'enfant contre l'adulte — ce qui supposait qu'il soit encore suffisamment en contact avec sa propre enfance —, Freud a finalement renié cette partie la plus précieuse en lui, au cours de ce qu'il a osé appeler son auto-analyse, et qui n'a donc en réalité été que sa capitulation devant sa névrose toute personnelle, l'érigeant alors au rang de dogme, et l'imposant si possible au monde entier, afin d'être bien sûr que cet enfant qui avait trop souffert en lui ne puisse plus jamais lui faire entendre sa voix.

Sigismund Schlomo Freud

Évidemment, dans cette enquête, l'idéal serait peut-être que nous puissions avoir le suspect sous la main pour lui poser directement nos questions, mais ce ne serait même pas sûr : Freud a mis un soin maniaque à édifier sa propre statue officielle de son vivant, et s'il avait été en son pouvoir de faire disparaître toute trace de publication de sa première théorie, nous pouvons être sûrs qu'il l'aurait fait. Mais nous avons heureusement, contre son gré, les lettres qu'il écrivit à son grand ami Fliess, et qui couvrent précisément cette période où il retourna sa veste. Nous apprenons ainsi de sa bouche même, ou plutôt de sa main, que son propre père, Jakob Freud, faisait partie de ces "pervers", et que ses agressions sexuelles ont été la cause de l'hystérie au moins du frère et de plusieurs sœurs de Sigismund. Le père de Freud était donc un de ces pédophiles incestueux, de ces personnes qui satisfont leurs besoins sexuels sur leurs propres enfants.  A noter qu'on apprendra plus tard, par le fils du grand ami Fliess, que ce dernier aussi faisait partie de la même "espèce" : on peut imaginer comment il a dû encourager Freud à persévérer dans sa première théorie ! Or, dans cette fameuse auto-analyse, au cours de laquelle il l'a donc reniée, tout le monde s'accorde à considérer que c'est précisément Fliess qui a joué le rôle de succédané d'analyste, de cette oreille qui écoute et qui propose son interprétation. On ne peut donc sans doute pas reprocher à Freud de n'avoir pas pu regarder sa vérité en face : il aurait fallu qu'il soit accompagné de quelqu'un qui au moins ne fasse pas partie à ce point ...de la partie adverse.

Wilhelm Fliess

Mais on comprend alors que, lorsque son père, Jakob, meurt sur ces entrefaits, Sigismund fasse un rêve opportun qui vienne lui "prier de fermer les yeux", et qu'il ne le décrypte pas comme une manœuvre de son inconscient pour ouvrir la voie au refoulement, mais qu'il accepte de s'y plier comme à un message divin. Divin, comme son père, dont il veut pouvoir se persuader qu'il a pourtant été un bon père, dont il veut pouvoir ne retenir que de supposés bons côtés, au détriment de la vérité. Le terrain est mûr pour l'œdipe. Freud décrète qu'il n'est pas possible qu'il y ait tant de "pervers" parmi la bonne bourgeoisie viennoise — dont il dépend en outre, mais bien sûr c'est sans rapport, pour nourrir sa petite famille —, que ce que ses patients lui racontent sont certainement des fantasmes, et non pas que c'est le papa qui paie pour soigner son enfant qui a pu accomplir quelque chose d'aussi inconvenant dans cette bonne société à laquelle Sigismund souhaite s'intégrer ; et que papa Jakob repose en paix, son fils Schlomo prend ses péchés sur lui ; dusse-t-il en mourir plus tard d'un cancer ? Freud a enterré son enfant intérieur en même temps que son père, le drame est clos, il ne remettra plus jamais en cause ce virage à 180°. Il ne nie pas pour autant qu'il puisse arriver parfois que l'agression de la part de l'adulte ait une réalité, quand même ; mais apparemment il n'imagine pas qu'un traumatisme réel puisse faire des dégâts de nature et d'ampleur sans comparaison avec ceux d'un hypothétique traumatisme purement fantasmatique !

Jakob Freud

Une fois, cependant, l'inconscient de Freud le trahit par un passage à l'acte qu'il nous raconte benoîtement sans sembler comprendre ce qu'il signifie. Mais il est vrai que cette cliente-là est une femme "du peuple", qu'il s'agit d'une séance d'interprétation à la sauvette, sur le coin d'une table d'auberge, la femme en question en étant la serveuse et fille de l'aubergiste, et séance où il n'est pas question de paiement... Là, — pour quelle raison mystérieuse ? —, Freud ne suggère pas, comme il l'aurait fait avec ses clientes de la bonne bourgeoisie, qu'elle aurait seulement désiré et fantasmé qu'il lui arrive ceci ou cela, mais accepte  sans aucune réticence, dans son cas à elle, qu'elle ait été victime d'agissements tout-à-faits réels. Pourquoi ce dérapage ? le temps était beau, Freud était en excursion, de bonne humeur, plein de gratitude pour la vie ? et puis, bien sûr, il n'avait pas de raisons de craindre que l'homme, contre les turpitudes duquel il avait ainsi pris nettement position, ne vienne lui ternir sa réputation naissante dans la bonne société viennoise. C'était en quelque sorte une analyse "pour du beurre", alors la vérité de ce que pensait réellement Freud, tout au fond de lui-même, la vérité refoulée, a pu se permettre de se manifester toute nue, sans fards.

"La parabole des aveugles" (détail) de Bruegel

Il est temps de conclure. En promouvant sa théorie de l'œdipe et des fantasmes sexuels de l'enfant, Freud cherchait donc principalement à se protéger de la vérité au sujet de son père, et l'obsession, l'opiniâtreté, l'intransigeance, le sectarisme, avec lesquels il cherchera, et réussira au-delà même sans doute de ce qu'il avait jamais pu espérer, à les imposer au monde entier, en le mettant au défi de le détromper, est caractéristique de ce dont il accusera pourtant ceux qui oseront émettre le moindre commencement de doute, à savoir de son propre déni, et non de soit-disant résistances à la psychanalyse qui prouveraient ipso facto le bien-fondé de cette dernière (on croit rêver à l'énoncé d'un tel argument totalitaire !). Un des fondements de la psychanalyse est que, pour devenir psychanalyste, on est censé avoir été soi-même psychanalysé, par un psychanalyste qui lui-même, etc., en sorte que tout l'édifice repose sur une chaîne de transmission de maître à disciple, chaîne dont alors toute la solidité suppose que au moins son premier maillon soit au-dessus de tout soupçon... Le moins qu'on puisse dire c'est qu'on est loin du compte ! La pierre angulaire sur laquelle repose tout l'édifice n'est que forfanterie et forfaiture. Impostures inconscientes, certes, mais cela ne change rien, au contraire, le résultat est le même, catastrophique.

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