Les pharisiens et les hérodiens, supposément de Capharnaüm, complotant contre lui, Jésus préfère donc mettre un peu de distance entre eux et lui, et se retire vers la mer, sous-entendu la mer "de Galilée", qui n'est pas une mer mais ce qu'on appelle aussi le lac de Tibériade ou de Génézareth. Comme Capharnaüm est située justement sur le bord de ce lac, on doit en conclure que simplement il s'éloigne du bourg, tout en restant sur le rivage, mouvement dont le narrateur se sert comme prétexte pour décrire une foule qui le suit, venant de la Galilée elle-même, mais aussi d'autres régions plus ou moins avoisinantes : au sud, la Judée dont sa capitale Jérusalem, encore plus au sud, l'Idumée, à l'est, l'au-delà du Jourdain, au nord, Tyr et Sidon. On note cependant qu'au sud immédiat de la Galilée se situe d'abord, avant la Judée : la Samarie, omission caractéristique de cet antagonisme entre "Juifs" et Samaritains, dont on retrouve des allusions en un certain nombre de circonstances dans les évangiles.
Marc est le seul à parler de cette barque qui était toujours prête. Ceci indique déjà une forme au moins rudimentaire d'organisation. Si on se fie à d'autres passages des évangiles, on a le sentiment que la période galiléenne du ministère de Jésus s'est déroulée en campagnes d'évangélisation avec pour base Capharnaüm, comme un rayonnement en direction des autres bourgs et villages de la province, puis retour à la maison de Pierre. Ici, on pourrait plus penser à un camp mobile autour du lac, avec la barque qui suit et est amarrée là où on s'arrête. Peu importe au fond. Ce qui est sûr, c'est que cette barque est très utile pour pouvoir parler à un nombre important de personnes : en s'éloignant du rivage de quelques mètres, la voix portant sur l'eau, tout le monde peut entendre Jésus, alors que s'il restait au milieu de la foule, seuls ceux qui seraient proches le pourraient.
Et puis les guérisons de toutes sortes de maladies, en général considérées comme provoquées par des "esprits impurs", des démons. Il n'y a pas vraiment de séparation entre maladie physique et psychique, ce qui est logique puisque l'anthropologie biblique considère que le corps et l'âme ne sont qu'un tout, une seule et même réalité, l'être humain est une âme vivante, point. On nous parle ainsi aussi bien de muets ou d'aveugles que de démons muets ou aveugles : le mutisme ou la cécité sont donc les propriétés de ces esprits qui se sont emparés de la personne, et celle-ci retrouve toutes ses capacités lorsque l'esprit muet ou aveugle est chassé. Et ces esprits, alors, une fois démasqués et par là expulsés, ne peuvent évidemment que reconnaître la supériorité de celui qui les a ainsi vaincus, c'est évidemment un fils de Dieu, ce qui n'est qu'une façon de dire que c'est forcément par la grâce de Dieu que Jésus opère ces guérisons.
L'expression "fils de" dans la culture hébraïque a une signification extrêmement large. On peut être fils dans un sens biologique, évidemment, mais aussi dans un sens beaucoup plus abstrait : fils des ténèbres ou de la lumière, fils d'un courant de pensée... les disciples d'un rabbi sont appelés ses fils, etc., etc. Tu es fils de Dieu, de la part de ces esprits qui sont eux des fils de l'adversaire, n'a donc vraisemblablement pas la signification très particulière qu'y a donné par la suite le christianisme, de fils "unique" de Dieu. Même dans un sens qui s'en rapprocherait un peu plus, le roi David, quelques autres rois, certains prophètes, avaient aussi été qualifiés de manière déjà plus spécifique de fils "bien-aimés" de Dieu, mais on reste donc encore loin de la deuxième "personne" de la "Trinité" !
Quant à l'interdiction de le dire, on peut y voir deux raisons : la première est que ce ne sont pas des démons qui sont qualifiés pour en juger. Contrairement à ce que beaucoup de commentateurs racontent, que les démons, eux, sauraient la vérité, et la proclameraient... Depuis quand les démons diraient-ils la vérité ? alors que Satan est le père du mensonge, menteur depuis les origines ! La seconde raison est que, en affirmant cela, ces démons chercheraient plutôt à nuire à Jésus, en appuyant l'image que les foules vont précisément lui coller et qui vont causer sa perte, celle du Messie politico-militaire attendu, d'un "fils de Dieu", oui, mais certainement pas celui qu'est Jésus, et certainement pas non plus celui qu'on fera de lui par la suite...
Agrandissement : Illustration 1
et Jésus avec ses disciples
se retira vers la mer
et une grande multitude a suivi de la Galilée ;
et de la Judée et de Jérusalem
et de l'Idumée et d'au-delà du Jourdain
et des alentours de Tyr et de Sidon
une grande multitude
ayant entendu tout ce qu'il faisait
est venue à lui
et il a dit à ses disciples
qu'une barque soit toujours prête pour lui
à cause de la foule
pour qu'ils ne l'écrasent pas
car il en a guéri beaucoup
si bien qu'ils lui tombaient dessus
afin de le toucher
tous ceux qui étaient harcelés [par leurs maladies]
et les esprits impurs
lorsqu'ils le voyaient
tombaient devant lui et criaient en disant
« tu es le fils de Dieu »
mais il les engueulait terriblement
pour qu'ils ne le fassent pas connaître
(Marc 3, 7-12)