Le levain, c'est ce qui transforme de la pâte, simple mélange de farine et d'eau, en du pain (qu'il faudra cuire, quand même...). Le levain est l'élément actif de la pâte à pain, l'élément moteur. Le levain des pharisiens, le levain d'Hérode, notre levain à chacune et chacun d'entre nous, c'est notre élément moteur, ce qui nous motive dans la vie, ce qui nous pousse (ou nous tire) chaque jour pour nous lever, nous laver, nous habiller, "gagner" notre vie, rencontrer d'autres personnes, rire, pleurer, partager. Bref !
Le levain d'Hérode, c'est simplement ce monde et ses jouissances, bonne chère, richesses, puissance. Il semble qu'en contrepartie il ait quand même été assez superstitieux, mais ses cauchemars n'avaient pourtant pas assez de force pour le faire changer sérieusement d'optique. Il faut dire à sa décharge qu'il avait été à bonne école, né dans un tel milieu, il n'avait jamais pensé qu'il pourrait refuser de se plier au formatage reçu, ce qui est bien le cas pour beaucoup, quel que soit le milieu dans lequel nous sommes nés et avons grandi.
Le levain des pharisiens, c'est un peu différent. Eux ont idée que ce monde n'est pas le tout de ce qui est, ils croient en un Dieu, ils croient en une transcendance, en quelque chose qui se situe au-delà des seules apparences, au-delà du seul sensible, au-delà de ce qui n'est accessible qu'à nos sens. Alors ils s'appliquent, avec plus ou moins d'intelligence et plus ou moins d'assiduité, mais ils s'appliquent, à pratiquer tous les moyens qui sont censés leur permettre de plaire à cette transcendance. Ils jeûnent, récitent des prières, font l'aumône, lisent et étudient la Bible, se conforment à toutes ces pratiques recommandées par leur religion. La seule chose qu'on puisse leur reprocher, au fond, c'est qu'ils en finissent par prendre les moyens pour la fin.
Car, ce faisant, ils se représentent en fait cette relation à la transcendance sur le modèle des relations humaines. Dans le monde humain, en effet, pour accéder à un roi ou à un président de la république etc., il va y avoir toute une procédure à suivre, plus ou moins complexe, mais enfin, où irait-on si le dernier manant venu pouvait s'inviter de lui-même sans autre formalité à la table du chef le plus élevé dont il dépende... Mais avec la transcendance, laquelle est aussi immanence et donc infiniment plus proche de chacune et chacun, plus intime à moi-même que le plus intime de moi-même, c'est tout le contraire, en réalité.
C'est en cela que le levain des pharisiens est erroné, et potentiellement pire même que le levain d'Hérode, car les uns comme les autres, finalement, mettent leur moi, leur personne, au premier plan ; or, si d'aventure la transcendance viendrait à les effleurer, Hérode s'effondrerait complètement, ce qui lui laisserait une chance de se laisser toucher, alors que les pharisiens auront tendance à se rebeller, refusant d'admettre que tous leurs efforts aient été réellement parfaitement négligeables, refusant d'accepter cette gratuité absolue de la rencontre, gratuité absolue de l'amour sans aucune condition.
Cherchez le royaume et tout le reste vous sera donné de surcroît, oui ! La rencontre efface effectivement tout, plus rien d'autre ne compte. Ce qui, éventuellement, n'est pas non plus sans une autre conséquence, la nostalgie de la revivre, et cette fois définitivement. Mais cette blessure là est pour le bien.
Agrandissement : Illustration 1
et ils ont oublié de prendre des pains
et ils n'en avaient pas avec eux dans la barque
sinon un seul pain
or il les instruisait en disant
« voyez !
gardez-vous du levain des pharisiens et du levain d'Hérode ! »
alors ils faisaient réflexion l'un à l'autre
que c'était qu'ils n'ont pas de pains
mais l'ayant connu il leur dit
« pourquoi vous faites-vous réflexion
que vous n'avez pas de pains ?
vous ne réalisez pas encore ni ne comprenez ?
vous avez vos cœurs endurcis ?
vous avez des yeux et ne voyez pas ?
et vous avez des oreilles et n'entendez pas ?
et vous ne vous rappelez pas ?
quand j'ai rompu les cinq pains pour les cinq mille
combien de paniers pleins de morceaux avez-vous ramassés ? »
ils lui disent « douze ! »
« et les sept pour les quatre mille
de combien de paniers pleins avez-vous ramassés les morceaux ? »
et il disent « sept ! »
et il leur disait
« vous ne comprenez pas encore ? »
(Marc 8, 14-21)