Les scribes et les pharisiens — en réalité certains scribes et pharisiens — lient de lourdes charges en ce sens qu'ils inventent toute une série de règles à suivre qui ne figurent pas dans la Torah ; on peut penser par exemple à toutes les histoires de lavages d'ustensiles de cuisine et de vaisselle, ou lavages de mains jusqu'aux coudes, dont on nous parle dans un autre passage des évangiles, ainsi que de nombreuses autres prescriptions. Toutes ces règles qui ne se trouvent pas dans la Torah, mais qu'ils appellent la torah orale, en prétendant qu'elles remonteraient à Moïse, ce qui n'est évidemment pas le cas. De nos jours, mais dès les premiers siècles après Jésus, ces coutumes ont été à leur tour écrites dans le Talmud, devenant donc à leur tour un écrit de référence, et progressivement complété lui aussi à son tour par d'autres règles encore, et ceci à l'infini.
Tout cet appareil de règles de vie est en partie justifié, du moins en apparence, et c'est exactement comme pour un appareil législatif civil : il faut sans cesse définir de nouvelles normes et références à suivre pour régir nos vies, du moins pour ce qui est du domaine du civil, effectivement. Mais pour ce qui est du religieux, la question mérite d'être posée, et même on le doit. On doit interroger d'où vient ce besoin d'encombrer notre rapport au sacré, notre rapport à Dieu ou à la transcendance, de toutes ces "lourdes charges", qui ne peuvent en réalité que jouer un rôle, au mieux de béquilles, au pire et le plus souvent sinon tout le temps, d'obstacles. Tout cela, en réalité, ce n'est que du palliatif, mais du palliatif qui se ferait passer pour ce qu'il est censé représenter, et qui finit par le remplacer.
C'est le drame de la tradition abrahamique (et sans doute d'autres traditions religieuses aussi, sinon de toutes, mais peut-être pas au même point), que d'être fondamentalement focalisée sur cette transcendance de Dieu, ne réservant son immanence qu'à ces quelques figures d'exceptions que seraient les prophètes. Pourtant la Torah le dit, qu'un jour tous connaîtront YHWH personnellement, en sorte qu'il n'y aura plus besoin d'aucune prescription ; et le christianisme, lui, s'affirme être un peuple de prêtres et prophètes, et c'était semble-t-il relativement le cas dans ses tout premiers temps, mais de nos jours c'est bien fini, plus personne ne croit à cette affirmation littéralement, être chrétien est devenu synonyme d'avoir un comportement moral qui se veut exemplaire, et voilà à peu près tout.
On va même jusqu'à affirmer, textuellement, qu'il n'existe pas de ligne directe avec Dieu pour personne, que ce n'est que communautairement que ledit Dieu peut nous parler (autrement dit, par la voie de la hiérarchie et de son enseignement), certainement pas individuellement, personnellement ; on se méfie comme de la peste des mystiques, et pour peu qu'il se produise le moindre événement a priori inexplicable rationnellement, non seulement on fera tout pour vérifier qu'il n'y ait pas supercherie (ce qui est légitime et nécessaire), mais on soupçonnera alors plutôt une ruse du satan, comme pour Jésus que des pharisiens accusaient d'opérer les guérisons par la puissance de Béelzeboul... car pour ces gens-là, au fond, le surnaturel, c'est du diabolique, ils croient plus aux possibilités de manifestation du Diable qu'à celles de Dieu ! ils croient plus au diable qu'à Dieu...
Sans aller jusque là, ce qu'on peut reprocher à ces traditions abrahamiques, c'est donc de ne pratiquement pas croire à l'immanence de Dieu, à sa présence à la portée et au cœur de tout un chacun et chacune, mais présence très concrète, charnelle même ; présence à la fois extraordinaire et tout en même temps infiniment respectueuse, justement extraordinaire par l'infinité de ce respect, tout en étant bien réelle. Qui dit cela de nos jours encore dans le christianisme ? alors que de ceux qu'on appelle les pères de l'Église, des témoignages en parlent : Dieu leur apparaît comme leur étant plus intime que le plus intime d'eux-mêmes, et ceci n'est pas à prendre comme juste un vœu pieux, une simple licence poétique, mais bien une réalité vécue.
Agrandissement : Illustration 1
alors Jésus parla aux foules et à ses disciples en disant
« sur le siège de Moïse
se sont assis les scribes et les pharisiens
aussi tout ce qu'ils peuvent vous dire
faites-le et observez-le !
mais ne faites pas selon leurs actions !
car ils parlent et ne font pas
oui ils lient de lourdes charges
et les placent sur les épaules des hommes
mais eux ne veulent pas les remuer de leur doigt
et toutes leurs actions ils les font
pour être remarqués par les hommes
en effet ils élargissent leurs phylactères
et agrandissent leurs tzitzits
et ils aiment les premières places dans les banquets
et les premiers sièges dans les synagogues
et les salutations sur les places publiques
et être appelés par les hommes "rabbi !"
mais vous ne soyez pas appelés "rabbi !"
car unique est votre maître
et vous êtes tous frères
alors n'appelez "père !" aucun d'entre vous sur la terre
car unique est votre père du ciel
et ne soyez pas appelés "chef !"
car unique est votre chef le messie
et le plus grand d'entre vous ce sera votre serviteur
oui qui s'exaltera lui-même sera humilié
et qui s'humiliera lui-même sera exalté »
(Matthieu 23, 1-12)