Il n'est pas sûr que la "passion" de Jésus, dans l'évangile de Jean, mérite ce nom de "passion". Déjà, si on prend le mot dans son sens de "souffrance", on ne voit pas qu'il en soit question. Certes il reçoit une gifle de la part du garde chez Hanne, mais sa réponse solidement argumentée semble indiquer qu'il n'en a pas vraiment été désarçonné. Chez Pilate, on nous indique tout juste à un moment qu'il est fouetté, qu'on lui met une couronne d'épines et qu'il reçoit encore des gifles, mais ceci nous est rapporté en deux temps trois mouvements, comme si l'auteur s'était dit à un moment : "au fait, il faut quand même que je signale quelques avanies qu'il aura dû subir", et pondu alors ces trois versets pour sacrifier à la cohérence d'avec les autres récits. Et puis c'est tout.
Pas question ici d'une croix si lourde à porter que Jésus se serait écroulé sous son poids à plusieurs reprises, ni qu'il ait fallu réquisitionner l'aide d'un passant quelconque... Le seul signe qui aurait pu être de souffrance, le "j'ai soif", on a bien soin de nous dire que, en fait, c'est uniquement pour accomplir l'Écrit ! Mais tel est le Jésus de cet évangile du début jusqu'à la fin, un homme qui semble inaccessible à quelque souffrance que ce soit, du moins à quelque souffrance qui le concernerait lui-même au premier chef. Mais si on est insensible à ce qui peut nous arriver personnellement, est-il possible d'être au contraire très sensible à ce qui peut arriver aux autres ? ceci semble fortement improbable, et de fait, dans tout cet évangile, il n'y a guère que pour Lazare qu'on nous décrit un Jésus ému (il frémit, il fond en larmes, il frémit de nouveau...).
Là, oui, pour une fois et une seule fois, on voit un Jésus humain, et même plus humain que dans les synoptiques, lesquels ne parlent jamais de Jésus pleurant ! Or, qu'est-ce qui nous caractérise le plus, nous les êtres humains, par rapport aux animaux, sinon cette capacité que nous avons de pleurer ? Ceci dit, chez Jean, c'est donc à peu près la seule fois où Jésus nous est décrit ému. Et ceci semble faire un fort contraste avec son attitude juste auparavant où, à l'annonce que Lazare va très mal et est même mourant, Jésus prend désinvoltement tout son temps, attendant encore plusieurs jours avant de se décider à se déplacer pour aller le voir ! Est-ce alors qu'il se rend compte trop tard qu'il a exagéré, a-t-il du remord de s'être trop cru au-dessus de toute condition humaine, d'être le maître tant de son destin propre que de celui des autres ?
Là en tout cas est toute l'ambiguïté du Jésus de Jean, planant à de telles hauteurs théologiques qu'il en finirait par ne plus rien partager réellement avec notre condition humaine commune. À côté de cela, les raisons concrètes pour lesquelles il a fini sur cette croix s'avèrent finalement secondaires. Comme nous l'avons vu à de nombreuses reprises, ces raisons n'avaient rien de véritablement religieux, en tout cas rien à voir avec ce qui, officiellement, sépare de nos jours encore les chrétiens et les juifs, le christianisme et le judaïsme : en aucun cas, même chez Jean qui en serait le plus proche, Jésus ne s'est pris pour Dieu lui-même, en aucun cas serait-ce là la raison de sa mort, c'était une question de pure politique, ce sont en fait ses aficionados qui ont provoqué l'issue fatale en voulant, eux, qu'il soit leur roi.
Ce que résume finalement assez bien cet écriteau voulu par Pilate : celui-ci est le roi des Juifs. Ce qui est crucifié ici, c'est ce fantasme d'un royaume céleste qui s'implanterait sur terre, le fantasme de cette terre promise et garantie par une alliance divine. Si tant est qu'Israël ait jamais réellement régné dans ses frontières, croire que ce serait par la volonté d'un Dieu, quel qu'il soit, est de l'idolâtrie, hier comme de nos jours et comme de tout temps. Et la rectification que le sanhédrin voudrait apporter à cet intitulé ne montre qu'une chose, que eux-même ne l'ont pas compris, car précisément jamais Jésus n'a prétendu à cette royauté-là, alors qu'eux y croient, même s'ils sont plus réalistes que le peuple, sachant qu'avec les romains ce n'est pas possible, mais de nos jours encore, hélas, combien sont-ils à toujours y croire, l'espérer, l'attendre, manœuvrer, prêts à tous les crimes même, pour l'établir ?
Agrandissement : Illustration 1
ils prirent alors avec eux Jésus
et portant lui-même la croix il sortit vers le lieu dit du Crâne
qui est dit en hébreu Golgotha
où ils le crucifièrent et avec lui deux autres
un d'un côté et un de l'autre et au milieu Jésus
et Pilate écrivit aussi un écriteau et le mit sur la croix
et il était écrit
"Jésus le Nazôréen le roi des Judéens"
aussi beaucoup de Judéens lurent cet écriteau
car le lieu où Jésus fut crucifié était proche de la ville
et c'était écrit en hébreu et en latin et en grec
alors les chefs des prêtres des Judéens dirent à Pilate
« n'écris pas "le roi des Judéens"
mais que "celui-ci a dit je suis roi des Judéens »
Pilate répondit
« ce que j'ai écrit je l'ai écrit »
puis quand ils eurent crucifié Jésus les soldats prirent ses vêtements
et firent quatre parts - une part pour chaque soldat
et la tunique aussi
mais la tunique était tissée sans couture depuis le haut tout du long
alors ils se dirent l'un à l'autre
« ne la déchirons pas mais tirons-la au sort pour qui ce sera »
afin que soit accompli l'Écrit qui dit
"ils ont partagé entre eux mes vêtements et jeté les dés sur mon vêtement"
et en effet les soldats ont fait cela
et près de la croix de Jésus se tenaient sa mère
et la sœur de sa mère Marie de Clopa et Marie la Magdaléenne
alors ayant vu sa mère et le disciple qu'il aimait placé tout près
Jésus dit à sa mère
« femme ! voici ton fils ! »
puis il dit au disciple
« voici ta mère ! »
et de cette heure-là le disciple la prit chez lui
après cela sachant que désormais tout avait été accompli
Jésus dit afin que l'Écrit soit accompli
« j'ai soif »
un récipient plein de vinaigre était posé là
alors on porta à sa bouche entourant une hysope une éponge pleine du vinaigre
et quand Jésus eut pris le vinaigre il a dit
« c'est terminé »
et ayant incliné la tête il remit l'Esprit
(Jean 19, 17-30)