Billet original : Sans loi ni foi ?
Les disciples de Jean et les pharisiens jeûnaient. Ils viennent et lui disent : « Les disciples de Jean et les disciples des pharisiens jeûnent. Et tes disciples ne jeûnent pas ! Pourquoi ? »
Jésus leur dit : « Les compagnons d'épousailles peuvent-ils, pendant que l'époux est avec eux, jeûner ? Tout le temps qu'ils ont l'époux avec eux, ils ne peuvent jeûner. Mais viendront des jours où leur sera enlevé l'époux. Alors ils jeûneront, en ce jour-là.
« Nul ne coud un ajout d'étoffe non foulée à un vêtement vieux : sinon, la pièce tire sur lui, le neuf sur le vieux, et la déchirure devient pire… Nul ne met vin nouveau en outres vieilles. Sinon, le vin crèvera les outres. Et le vin se perd, les outres aussi. Mais : “Vin nouveau en outres neuves” ! »
Marc 2, 18-22
Troisième attitude de Jésus qui choque ses coreligionnaires : il ne pratique pas de jeûnes réguliers. En fait, on dira même de lui qu'il est "ivrogne et glouton". On pourrait croire que ce n'est pas tout-à-fait dans le même ordre d'idées, que jeûner certains jours n'empêcherait pas nécessairement de faire bombance les autres jours ? mais en réalité si : les jeûnes auxquels on peut s'astreindre ont bien pour objet de nous entraîner à avoir d'une manière générale une certaine retenue dans notre rapport à la nourriture, de même que si on se fixe des temps de prière dans la journée, c'est pour que peu à peu ce soit toute notre vie qui devienne prière, ou encore que si on donne de l'argent à des organismes caritatifs, c'est pour nous apprendre à nous détacher de toute possession. Jésus, donc, contrairement à Jean Baptiste et aux pharisiens, n'astreint pas ses disciples à des jeûnes réguliers. Ajouté au fait, que nous avions vu samedi, qu'ils se permettaient de fréquenter la pire racaille, le ban, de la société, avouez que ça commence à faire beaucoup ! Jésus a toutes les allures d'un mécréant ne se complaisant qu'en compagnie des mécréants...
La justification qui nous est donnée aujourd'hui — pour ne pas pratiquer d'exercices de piété réguliers — est cependant d'un ordre d'idées différent de celle donnée hier — pour se compromettre avec les pécheurs. Hier, il s'agissait de se faire proche de ceux qu'il voulait sauver. Fréquenter les taxateurs (et en d'autres occasions les prostituées : d'une manière générale tous les pécheurs) ne signifie pas qu'il approuve leur conduite. Au contraire, il s'agit bien de les appeler à en changer, mais Jésus procède différemment de Jean Baptiste et des pharisiens qui, drapés dans leur posture, se contentent d'interpeler de haut et de loin, ce qui peut être compris comme un mépris (ce qui peut de plus en être effectivement). Jésus, donc, n'a aucun mépris, seulement de la sollicitude, qui le pousse alors à aller chercher les brebis, au lieu de se contenter de leur dire de venir à lui...
Bien différente est l'explication, aujourd'hui, pour justifier que les disciples n'aient pas pratiqué de jeûnes réguliers. Il faut noter d'abord que la réponse mise dans la bouche de Jésus n'est pas de lui mais des premiers chrétiens. "Viendront des jours où leur sera enlevé l'époux" : nous sommes dans les prédictions faites après coup, les prophéties rétro-projetées une fois qu'on sait ce qui s'est passé effectivement. Jésus, surtout dans ces tout débuts de son ministère, n'avait aucune idée qu'il serait un jour "enlevé" à ses disciples. Dans cette période, celle-là même où il ne manifeste aucune réticence à prendre part à de joyeux festins, il pense que le Royaume est en train de se manifester : il n'y a aucune raison que lui et ceux qui y prennent part avec lui soient un jour séparés ! Si donc cette réponse s'appuie quand même sur quelque chose qu'il a pu dire lui-même, il convient alors d'en enlever tout ce qui présente la situation comme provisoire, ce qui nous donne simplement une idée du genre, que ces temps — le Royaume — ce sont ceux des noces de Dieu avec son peuple, et qu'il n'y a plus aucune raison de jeûner quand on est entré dans le Royaume...
Au passage, la rhétorique de l'époux change alors substantiellement de sens. Ici, c'est Jésus qui nous est présenté comme l'époux, et les disciples se voient attribuer le rôle de compagnons de l'époux. C'est logique, on se situe après la vie de Jésus, on considère que cette période a été comme un temps de grâce qui s'est maintenant terminé, et on symbolise ce "paradis perdu" comme ayant été le temps de la célébration de noces, dont les compagnons n'ont plus désormais que le souvenir pour se consoler. Le moins qu'on puisse dire est que nous sommes là dans des perspectives propres à en décourager plus d'un : il n'y a aucun espoir, aucun avenir, juste une photo à user de ses yeux jusqu'à la fin de sa vie... Ajoutons que la symbolique de l'époux est bancale : qui est l'épouse ? Si au moins c'était l'humanité (au lieu que lui soit seulement assigné le rôle de compagnons de l'époux), nous pourrions alors considérer que nous sommes, après le "plus beau jour de notre vie" des noces, dans la réalité quotidienne du mariage, effectivement parfois moins rose, mais pas nécessairement non plus. En tout cas, l'épousée ne saurait d'aucune manière être Dieu. Dans toutes les images de la Bible où les rapports de Dieu aux hommes sont envisagés comme un mariage, c'est Dieu l'époux, et son peuple l'épouse. Et ce seul fait plaide pour une image originale développée par Jésus du Royaume en cours d'instauration, où c'est Dieu qui vient nous épouser.
Quoi qu'il en soit, c'était ici le troisième exemple par lequel Marc voulait établir que Jésus a tranché sur le judaïsme de ses contemporains. Le premier exemple (vendredi), le pouvoir de pardonner les péchés, était plutôt une pierre dans le jardin des sadducéens, les tenants de l'institution du Temple, dont ce pardon des péchés est un des objets principaux. Les deux exemples suivants, négligence tant des règles de pureté que des exercices de piété, sont plutôt des pierres dans le jardin des pharisiens. Le pire, qui pourrait sceller l'union sacrée des deux partis, et même de tous les partis du judaïsme, contre Jésus, est encore à venir, à partir de demain, avec le (non-)respect du sabbat. Mais Marc profite de l'association d'idées avec les noces — bien accordées avec les images du vêtement neuf et du vin nouveau —, pour nous sortir ces deux comparaisons qui mettent l'accent sur la rupture initiée par Jésus. Ce n'est pas Marc qui nous parlerait de "pas un iota de la Torah" à négliger.
Ce n'est pas pour autant que Marc renie l'héritage, mais il nous parle depuis une époque où les disciples, après la Résurrection, ont mis leurs pas dans ceux de ce Jésus de la première période, où ils guérissent et exorcisent eux aussi, et où ils pensent, encore, comme le Jésus de cette première période, que le Royaume est en cours d'avènement. Bref, pour eux, et pour Marc quand il nous transmet cette couche de la tradition, dont font partie ces deux images des vêtements et des vins, la terre et le ciel "sont" nouveaux. Plus tard viendront les doutes, se développera alors le thème de l'absence de Jésus ressuscité et de l'attente de son retour, dont témoigne déjà ici l'idée de l'époux enlevé. On trouve donc, même chez Marc, différentes étapes de la réflexion chrétienne. Il n'en reste pas moins que Marc, celui qui a écrit le plus tôt, nous transmet une image globale plus proche des premières perspectives, là où Matthieu, toujours globalement, les a plutôt perdues de vue, d'où son raccrochage des wagons avec la majeure partie du pharisaïsme dont il est issu. Luc, pour sa part, témoigne plutôt d'une troisième période, où l'entre-deux de Matthieu, entre le départ de Jésus et son retour attendu de plus en plus exacerbément, a été dépassé en reportant ce retour de Jésus pour un futur lointain et en s'extrayant du cadre trop restreint du seul judaïsme originel. Jean, enfin, raconte une toute autre histoire, délaissant pratiquement toute aventure communautaire pour se concentrer sur un parcours initiatique aux couleurs fortement gnostiques : une autre façon de sortir du cadre, dès le départ ?