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Billet de blog 19 février 2025

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Un petit coup de mou ?

Quel serait l'intérêt, pour celui qui fait œuvre d'imagination, à inventer, non pas un anti-héros (un tel concept est beaucoup trop récent dans notre culture), mais ne serait-ce qu'un héros boiteux, un héros avec quelques faiblesses, un héros humain en somme ?

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Curieux épisode, à plus d'un titre. Pour commencer, c'est un des très rares passages de Marc qu'il soit le seul à rapporter, qu'on ne trouve donc ni chez Matthieu, ni chez Luc, et encore moins chez Jean. C'est exceptionnel, et cela devrait interroger les exégètes qui, dans une très grande majorité, estiment que Matthieu comme Luc, quand ils ont composé chacun son évangile, auraient eu sous les yeux celui de Marc, lequel aurait donc été composé en premier. Si tel était bien le cas, on ne comprend pas bien alors pourquoi ils auraient volontairement choisi de ne pas conserver ces quelques passages désormais exclusifs de Marc, dont celui-ci.

Autre curiosité, le fait que la guérison n'ait pas été tout de suite un franc succès. Serait-ce alors à cause de cela que Matthieu comme Luc auront préféré laisser de côté cette histoire ? C'est vrai que cela ne semble pas très glorieux pour le héros : il a vraiment payé de sa personne, puisqu'il a été jusqu'à utiliser de sa salive pour en enduire les yeux de l'aveugle (comme il l'avait fait il y a peu pour la langue du sourd muet), mais malgré cela le résultat n'est pas à la hauteur. Il voit, certes, mais c'est bien flou, puisqu'il prend les hommes pour des troncs d'arbres qui auraient seulement de plus la capacité de se déplacer... Ah ! quand les arbres se mettront à marcher ! mais ici, ce n'est pas ce genre de merveilleux qui est attendu...

Jésus doit donc s'y reprendre à deux fois, de nouveau il doit imposer les mains sur lui, particulièrement sur ses yeux, pour que enfin le succès soit complet ! D'un côté on comprend alors un peu mieux pourquoi, peut-être, Matthieu comme Luc ont estimé pouvoir se passer de cette histoire... D'un autre côté, pour nous qui lisons ceci deux mille ans plus tard, c'est au contraire un épisode très précieux, parce qu'il a des probabilités très fortes d'être authentique d'un point de vue historique. En effet, qu'est-ce qui aurait pu pousser Marc à raconter un tel semi-ratage, si son évangile n'était qu'un tissu de pures inventions. Et même si tout n'était pas qu'invention, quel était son intérêt à raconter cette histoire, plutôt en demi-teintes pour la réputation du thaumaturge ?

Ainsi donc, pour nous aujourd'hui, ceci nous permet, à l'inverse de l'image idéale construite d'une manière générale dans les évangiles, d'accorder plus de crédit à la personne historique de Jésus en tant qu'homme et vraiment homme. Ceux qui voudraient pouvoir l'identifier de la manière la plus absolue à Dieu lui-même s'en désoleront certainement : comment ! il n'était donc pas tout-puissant ! il a pu y avoir des ratés dans son activité thaumaturgique ! Eh bien oui ! c'est comme ça, et merci à Marc d'avoir eu l'honnêteté de le dire.

Mais on peut éventuellement aller encore plus loin. Nous venons de passer les récits de multiplication des pains, c'est-à-dire ce moment de bascule dans le ministère de Jésus, celui où la foule a été prête à l'emmener de force à Jérusalem dans une intention insurrectionnelle, celui où il réalise que toutes ces guérisons et autres manifestations "surnaturelles" ne peuvent que mener à une impasse. C'est à partir de maintenant que, selon les évangiles, il va commencer à annoncer que tout ça se finira mal pour lui. Ce semi-loupé ne trahit-il pas alors cette ambiguïté des miracles, dont il commence à prendre conscience ? n'est-ce pas lui-même qui, inconsciemment, a saboté en partie cette guérison, ce qui aura concouru un peu plus à lui faire réaliser l'inéluctabilité de ladite impasse ?

On note alors tout particulièrement cette double injonction contradictoire qu'il fait à l'aveugle guéri : rentrer dans sa maison, mais sans entrer dans le village (alors que sa maison en fait forcément partie)...!

Illustration 1

et ils arrivent à Bethsaïde
et on lui amène un aveugle
    et on l'implore de le toucher

et ayant pris la main de l'aveugle
il l'a emmené hors du village
    et ayant craché sur ses yeux et imposé les mains sur lui
    il l'interrogeait
« est-ce que tu vois quelque chose ? »
    et ayant levé les yeux il disait
« j'aperçois les hommes
    je les vois comme des arbres qui marchent ! »
alors de nouveau il a imposé les mains sur ses yeux
    et il a vu clairement
    et il a été rétabli
    et il discernait toutes choses distinctement

et il l'a envoyé dans sa maison
    en disant
« n'entre même pas dans le village ! »

(Marc 8, 22-26)

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