On retient le plus souvent de cet épisode la seule figure de cette femme, on est ému par tous les signes d'amour qu'elle manifeste à Jésus, son attitude est indécente — le fait que ses cheveux soient découverts et dénoués —, à la limite de l'érotique, mais, au-delà des convenances convenues, tout ceci renforce encore pour nous la profondeur du sentiment qui l'anime. On pense alors à cette autre scène, qui se passera elle à Béthanie et peu avant la mort de Jésus, où Marie — la sœur de Marthe et de Lazare — verse elle aussi du parfum sur Jésus, et là encore c'est une femme qui lui manifeste ainsi tout son amour. Comme l'évangile de Luc ne rapporte pas cette scène de Béthanie, on s'est souvent posé la question s'il ne l'avait pas transposée à ce moment de son récit, pour des raisons qui le regarderaient, mais peu importe, car tel que nous l'avons ici, cette scène nous propose un enseignement qu'on ne trouve pas dans celle de Béthanie.
En se focalisant ainsi trop exclusivement sur la femme, on risque en effet de ne pas vraiment comprendre l'essentiel de ce dont il s'agit : de comparer deux attitudes, la sienne, et celle du pharisien Simon, ce qui est quand même l'objet principal de l'intervention de Jésus, d'abord avec sa mini-parabole des deux débiteurs, l'un d'une somme relativement importante (un an et demi de smic) et l'autre d'une somme nettement moindre (un mois et demi), et ensuite avec la comparaison détaillée de ce qu'a fait la femme pour Jésus et de ce que n'a pas fait Simon. C'est là le centre de cette histoire. Cette femme manifeste toute son affection à Jésus, Simon non. On ne sait pas les raisons pour lesquelles Simon a invité Jésus, mais pour qu'il ne lui ait prodigué aucun des signes de bienveillance qu'un invité peut s'attendre à recevoir de son hôte — lavement des pieds, baiser de paix, et même onction au moins symbolique d'huile — on doit en déduire que ses motivations étaient, au mieux pour épater la galerie, au pire avec l'idée qu'il pourrait le coincer dans une discussion d'ordre casuistique...
Et puis, on se trompe de plus souvent sur les raisons pour lesquelles cette femme a ce comportement. Malheureusement, c'est aussi la faute de nombreuses traductions, qui font dire à Jésus dans son discours à Simon à propos d'elle quelque chose du genre que "ses péchés sont pardonnés parce qu'elle a manifesté beaucoup d'amour", laissant donc entendre que, c'est grâce à tous ces signes d'affection qu'elle vient de lui donner qu'elle va être pardonnée. Mais, pour commencer, une telle traduction serait contraire au sens de la mini-parabole, qui parle au contraire de la reconnaissance manifestée à leur créditeur par des débiteurs auxquels on a au préalable remis leurs dettes : ces signes d'amour que la femme lui manifeste sont donc ceux de sa gratitude parce que ses péchés avaient été pardonnés, et non l'inverse. Cette femme avait déjà été pardonnée quand elle est entrée dans la maison de Simon, et elle est venue dans le but de rendre grâce pour ce pardon qu'elle a déjà reçu. Et de fait, les temps des verbes correspondent bien à cet ordre des événements, dans le texte grec, puisque "ses péchés nombreux ont été remis" est à un temps antérieur à celui de "elle a aimé beaucoup".
Notamment, c'est alors une faute de faire dire par Jésus à la femme, à la fin : "tes péchés sont pardonnés", ce qui donne automatiquement à penser que c'est à ce moment-là que cela se produirait, et donc comme si c'était lui qui était l'auteur de ce pardon, alors qu'en réalité il ne fait que constater que ses péchés "ont été pardonnés". Mais alors pourquoi est-ce à Jésus qu'elle vient manifester sa reconnaissance d'avoir été pardonnée de ses péchés ? faut-il imaginer qu'ils s'étaient déjà rencontrés avant ce repas, que c'est lors de cette rencontre qu'elle s'est repentie, et qu'elle vient après coup lui témoigner sa reconnaissance ? Évitons de faire tout un roman, mais il est plus probable que ce changement en elle se soit produit simplement parce qu'elle avait entendu parler de lui, qu'elle s'était laissée entraîner dans le mouvement assez général d'enthousiasme galiléen, et que sa venue dans sa ville ait été l'occasion qu'elle avait attendue, peut-être depuis longtemps, pour lui manifester son affection.
Et Simon ? s'il est le débiteur qui devait peu, pour poursuivre l'image de la parabole, est-ce à dire qu'il avait effectivement peu à se faire pardonner ? ou n'est-ce pas plutôt, parce qu'il était tellement persuadé de sa quasi perfection, qu'il était incapable de s'ouvrir à la même libération dont avait pu bénéficier la femme ?
Agrandissement : Illustration 1
puis un des pharisiens lui demandait de manger avec lui
et étant entré dans la maison du pharisien il s'installa pour manger
et voici une femme pécheresse
qui était de la ville et avait appris
qu'il s'était installé pour manger dans la maison du pharisien
ayant soigneusement apporté un flacon d'albâtre plein de parfum
et se tenant derrière lui à ses pieds en pleurant
se mit à inonder ses pieds de ses larmes
et elle les essuyait des cheveux de sa tête
et elle les baisait tendrement
et elle les oignait du parfum
ce que voyant
le pharisien qui l'avait invité se parla en lui-même disant
« celui-là s'il était prophète saurait
qui et de quel genre est la femme qui le touche
une pécheresse »
et répondant Jésus lui a dit
« Simon ! j'ai quelque chose à te dire
— parle ! maître »
dit-il
« il y avait deux débiteurs d'un certain créancier
l'un devait cinq cents deniers et l'autre cinquante
aucun d'eux n'ayant de quoi rendre
il leur remit à tous les deux
alors lequel d'entre eux l'aimera plus ? »
répondant Simon a dit
« je suppose que c'est celui auquel il a remis le plus ? »
et il lui a dit
« tu as jugé correctement »
et s'étant tourné vers la femme il expliquait à Simon
« tu vois cette femme ?
je suis entré dans ta maison
tu ne m'as pas donné d'eau sur les pieds
mais elle a inondé mes pieds de larmes
et les a essuyés de ses cheveux
tu ne m'as pas donné de baiser
mais elle depuis que je suis entré
n'a pas cessé de baiser tendrement mes pieds
tu n'as pas oint ma tête d'huile
mais elle a oint mes pieds de parfum
aussi te dis-je
c'est parce que ses péchés nombreux ont été remis
qu'elle a aimé beaucoup
mais à qui peu est remis il aime peu »
il a dit alors à elle
« tes péchés ont été remis »
alors les convives se mirent à se dire en eux-mêmes
« qui est-il celui-ci qui remet aussi les péchés ? »
mais il a dit à la femme
« c'est ta foi qui t'a sauvée
va en paix ! »
(Luc 7, 36-50)