On peut ne pas adhérer à la personne de Jésus, à qui il a été, à ce qu'il à fait et dit, et on peut même aller jusqu'à en dire du mal, sans que cela ne porte trop à conséquences. C'est compréhensible, et en tout cas, c'est ce qui nous est dit ici, et non seulement par Luc mais aussi par Marc (3, 28-29 : bien que un peu plus indirectement), et encore par Matthieu (12, 31-32 : en reprenant, lui, les deux formulations, celle de Marc comme celle de Luc !). Ceci nous donne déjà un fort indice d'authenticité historique de cette parole. On a donc le droit de douter fortement que cet homme ait bien été un envoyé de Dieu, y compris, nous disent Marc comme Matthieu, jusqu'à blasphémer contre lui, ceci est excusable, ceci est pardonnable.
Par contre, le même comportement vis-à-vis de l'Esprit Saint, lui, est sans rémission possible. Pourquoi une telle différence, frappante, entre ces deux-là ? Si Jésus est réellement, selon la doctrine officielle du christianisme, l'incarnation unique, pleine et entière, de Dieu, et donc finalement assimilable à Dieu lui-même, lui manquer de respect n'est-il pas alors en tout point similaire, aussi grave, que de manquer de respect à l'Esprit, de même d'ailleurs qu'au Père : dans la "Trinité", ce qu'on appelle de manière totalement impropre à notre époque les trois "personnes", ne sont absolument pas séparables les unes des autres, offenser l'une c'est automatiquement offenser les trois, on ne voit donc pas ce qui pourrait justifier un tel décalage entre ce qui est admissible pour l'une et pas pour l'autre...
À moins que, justement, et quoi qu'on en pense, Jésus, lui, ne se concevait pas lui-même de cette façon-là, Jésus ne se considérait pas lui-même comme cette incarnation absolument unique de la Parole (terme qui me semble nettement préférable à celui de "Fils") de Dieu. Alors, à ce moment-là, ce passage cesse de poser question. Jésus est bien un porte-parole de Dieu, et à un point auquel je n'imagine pas un instant me comparer, et peut-être à un point jamais égalé avant lui, et peut-être à un point qui ne sera jamais égalé non plus après lui — qui pourrait le dire ? —, mais il ne s'agit alors que de degrés, et non de différence intrinsèque entre lui et nous tous : nous sommes tous des porte-parole de Dieu, ou du moins y sommes tous appelés, parce que nous sommes tous habités par l'Esprit de Dieu, par l'Esprit Saint.
C'est pour cette raison qu'au blasphème contre l'Esprit, lui, il n'y a pas de remède possible, parce qu'une telle attitude c'est me couper de ma propre essence, de mon être réel, c'est me renier moi-même. Je ne sais si un tel positionnement est effectivement possible en toute conscience ; j'ai tendance à penser qu'il est plutôt la conséquence d'un manque de lucidité sur soi-même, éventuellement encouragé par la culture dans laquelle on baigne, et, quoi qu'il en soit, il me semble évident que tout le mal que les hommes sont capables de s'infliger volontairement les uns aux autres vient de ce "péché" fondamental, de cette ignorance de leur nature réelle : il n'est pas possible qu'en étant conscient de ce que je suis une incarnation de Dieu (le temple de l'Esprit, dit Paul) je puisse encore causer volontairement du tort à d'autres incarnations du même Dieu.
Car nous sommes ainsi, en fait, bien plus que des frères et sœurs, les membres d'un seul et même corps...
Agrandissement : Illustration 1
maintenant je vous dis que
quiconque se déclarera avec moi
devant les hommes
le fils de l'homme se déclarera aussi avec lui
devant les anges de Dieu
mais qui m'aura repoussé
en face des hommes
sera repoussé
en face des anges de Dieu
mais quiconque dira une parole contre le fils de l'homme,
cela lui sera remis
par contre qui aura blasphémé contre l'Esprit saint
cela ne sera pas remis
alors quand on vous amènera
devant les synagogues et les chefs et les autorités
ne vous inquiétez pas
comment ou quoi plaider ou que dire ?
car l'Esprit saint vous enseignera à ce moment même
ce que vous aurez à dire
(Luc 12, 8-12)