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Billet de blog 20 février 2015

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Tout vient à temps

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Billet original : Tout vient à temps

Alors s'approchent de lui les disciples de Jean. Ils disent : « Nous-mêmes, et les pharisiens, nous jeûnons beaucoup. Et tes disciples ne jeûnent pas ! Pourquoi ? »  Jésus leur dit : « Les compagnons d'épousailles peuvent-ils s'affliger tant qu'ils ont avec eux l'époux ? Mais viendront des jours où leur sera enlevé l'époux. Alors, ils jeûneront. »

Matthieu 9, 14-15

Dans les trois évangiles synoptiques (Marc 2, 18-20 ; Luc 5, 33-35), ce passage fait suite à deux autres "innovations" de Jésus : il prétend que l'homme, et non pas Dieu seul, peut pardonner les péchés, et il se mêle à des pécheurs. Vient donc alors le bouquet : il ne s'adonne même pas à des exercices de piété réguliers (on nous parle ici des jeûnes, que les pharisiens et les disciples de Jean pratiquaient plusieurs fois par semaine, mais ne doutons pas que Jésus n'exigeait pas non plus de ses disciples de faire systématiquement leurs prières du matin et du soir, ni encore de pratiquer l'aumône dans tous les cas prescrits, eux qui vivaient de la charité de quelques généreux(ses) mécènes). Et le passage qui suit celui-ci, toujours dans les trois synoptiques, nous confirme que tout ceci est assumé : on ne rapièce pas un vieux vêtement avec du tissu neuf, on ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres. Bref, Jésus est venu inaugurer des temps nouveaux, et : autres temps, autres mœurs. Marc et Luc vont même en profiter pour enchaîner sur pire encore : le non respect du sabbat...

Deux faits, cependant, sont à prendre en considération. D'abord que ce thème de la nouveauté apportée par Jésus est abordé dans la première période de son ministère, celle où lui-même pense que le Royaume est en cours de réalisation. C'est ce que nous explique l'image de l'époux, même si elle a été modifiée par la suite. Le Royaume était considéré, entre autres, comme étant les noces de Dieu avec son peuple. Dieu vient s'unir à lui comme un fiancé à sa fiancée. Dans la bouche de Jésus, qui ne s'est jamais pris pour Dieu, c'était donc ce dernier qui était l'époux, et non lui-même. Et son argument devait alors plutôt dire simplement que, quand le temps des noces est arrivé, il n'y a plus place que pour la fête ! Le temps de préparation et de pénitence prêché par Jean-Baptiste est achevé, l'épouse n'est plus maintenant que dans la joie... Cet affranchissement de toute contrainte (de toute mortification, de tout exercice, auxquels on s'astreint), que Jésus s'accorde volontiers à lui-même aussi — puisqu'on va le surnommer "l'ivrogne et le glouton" —, est donc spécifique à l'enthousiasme général des débuts en Galilée.

Deuxième remarque : même si on envisage un Jésus qui ait pu, dans la totalité ou une partie de cette période, complètement se "relâcher", se laisser aller en roue libre et porter par le mouvement qui mettait en effervescence la Galilée, les évangiles nous le décrivent quand même comme se mettant souvent à l'écart pour prier. On peut supposer que ceci soit l'image qu'il leur a plutôt donnée par la suite, dans la seconde période de son ministère, mais il reste de toutes façons une grande différence avec les exercices de piété tels que prescrits par la Torah ou la Tradition (et comme par toute religion), c'est qu'il ne le fait pas systématiquement selon un rythme et des durées fixés à l'avance ! Jésus n'est pas un religieux. Il ne prie pas tous les jours à heures fixes, il ne jeûne pas toutes les semaines à jours fixes, il n'alloue pas un pourcentage, ni un montant, fixes de ses revenus financiers à l'aumône. Jésus n'agit en ces matières que selon les besoins.

Jésus agit selon ses propres besoins : chaque fois qu'il sent qu'il s'est éloigné "du Père" — c'est-à-dire concrètement de cet être essentiel que nous sommes en réalité, dont nous parlions hier, et qui est proprement Dieu en nous. Ou encore quand il faut que leur union franchisse de nouvelles étapes, qu'il ne sait plus trop dans quelle direction il doit aller, comme à la transfiguration. C'est dans ces cas-là qu'il se retire à l'écart et prie (ou jeûne, mais les évangiles ont concentré tout le jeûne de Jésus en ouverture du ministère, comme s'il avait réglé à ce moment là et une fois pour toutes la question des rapports à son corps). On est très loin de toute notion de discipline ou d'obligation, qu'elles soient volontaires ou imposées. Jésus ne prie pas pour s'exercer à prier, ni ne jeûne pour s'exercer à jeûner ! S'il le fait, c'est qu'il en éprouve le besoin vital. C'est une délivrance, la complétude d'un manque, un accomplissement, qu'il y recherche et trouve.

Et Jésus agit aussi selon les besoins des autres. Directement : on peut dire que les guérisons et l'enseignement qu'il dispense sont sa manière à lui de faire l'aumône. C'est ainsi, en tout cas, que l'exprimera Pierre lorsqu'il guérira l'infirme de naissance qui mendiait à la porte du Temple : "De l’argent et de l’or, je n’en ai pas ; mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazaréen, lève-toi et marche !" (Actes des Apôtres 3, 6). Et indirectement encore, quand Jésus se retire à l'écart pour prier, c'est à la fois pour se ressourcer lui-même, et à la fois pour que ce ressourcement lui permette d'être à nouveau disponible pour tous ces gens qui ont besoin de lui. Ceci signifie, évidemment, qu'il était sensible à ces besoins. N'en doutons pas : s'il y a répondu, c'est que d'une certaine façon c'en était même un besoin pour lui... On nous le dit souvent : il était "saisi aux entrailles". Ce n'est pas de son cœur — ce qui en anthropologie hébraïque signifierait par raisonnement et volonté éclairée — que jaillit sa compassion. C'est plus fort que lui, c'est tout son équilibre propre qui en dépend, c'est bien un besoin qui le saisit, de donner la vie.

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