Le shéol chez les hébreux est similaire à l'hadès des grecs, c'est le séjour des morts, ce même lieu dans lequel Jésus est dit être allé lui aussi avant de ressusciter, qu'on appelle donc encore "les enfers", mais il ne s'agit absolument pas de la même chose que ce qu'on désigne comme étant "l'enfer". Le shéol, l'hadès, les enfers, c'est un lieu qui n'est a priori ni lieu de tourments ni lieu de délices, ni l'enfer ni le paradis pour prendre les dénominations courantes. On dit aussi que les morts y ont comme une apparence d'ombres, ce sont les spectres qui sont censés apparaître parfois aux vivants, ils n'y sont ni proprement morts au sens de disparus complètement, retournés au néant (et il ne serait alors évidemment pas question de souffrances), ni bien vivants non plus. Ils sont dans un état entre deux, et c'est peut-être simplement cela que cet homme qui fut riche considère comme étant des tourments.
Le pauvre, par contre (qui se nomme Lazare, sans qu'il n'y ait pour autant de lien à faire nécessairement avec le Lazare dont l'évangile de Jean dit que Jésus le réanima après quatre jours dans la tombe), ce n'est donc pas au shéol qu'il se retrouve après la mort, mais "dans le sein d'Abraham", expression à ne pas prendre trop au pied de la lettre, et signifiant surtout qu'il partage désormais la même condition que son ancêtre tutélaire, ressuscité, vivant pour l'éternité, ce qui n'est donc pas le cas du riche. Pour ce dernier, la question reste en fait ouverte : comme on l'a dit, il n'a pas disparu définitivement, il existe encore, dans une condition certes malaisée, c'est le moins qu'on puisse dire, mais il existe, et vraisemblablement que cette condition qu'il ressent comme n'étant que tourments signifie-t-elle pourtant qu'il lui reste une chance de pouvoir encore accéder au même état que Lazare.
En somme, le riche se trouve dans ce que l'imagerie chrétienne a développé sous le nom de purgatoire, et qui correspond donc en fait au shéol hébreu ou à l'hadès grec ou aux enfers romains, mais qui ne sont pas l'enfer comme supposé lieu de souffrances infinies et éternelles. Cette notion-là d'enfer est une abomination et un blasphème à laquelle mériteraient presque d'être soumis ceux qui ont eu l'idée de l'inventer ; elle supposerait un Dieu proprement sadique, à l'image donc des hommes, ou du moins de certains d'entre eux (ou peut-être de tous ne serait-ce que très légèrement et très ponctuellement ?), mais en tout cas il n'est pas question de l'attribuer à Dieu lui-même, ou sinon il vaut mieux renoncer définitivement à toute idée de son existence. Non, un tel Dieu supposé n'aurait aucun sens, Dieu ne peut être que pur amour, et l'amour ne peut pas s'accorder d'aucune façon avec une telle perversion.
Vient alors la question de cet abîme qui séparerait le shéol du lieu de séjour de Lazare. Qu'est-ce que cet abîme ? On comprend qu'il y ait une distance entre ces deux lieux, c'est une évidence en soi, ils ne peuvent pas être mélangés, ni même strictement mitoyens. De nombreuses traductions donnent : "il y a (ou il existe) un abîme", constatant simplement le fait, et donc un peu comme si cet abîme avait toujours existé et existerait toujours : c'est là, c'est comme ça, c'est figé. Mais le texte grec évoque l'idée que cet abîme a eu une genèse, une histoire, il y a eu un temps où il n'existait pas, et maintenant il existe. D'autres traductions donnent alors que cet abîme a été établi, ou disposé, ou mis, ou fixé, sous-entendant ainsi qu'il y a quelqu'un qui a pris la décision de l'instaurer, sous-entendant évidemment plus ou moins inévitablement que cet auteur serait Dieu, c'est lui qui aurait imposé cette séparation entre les deux séjours.
Mais il y a une troisième traduction possible : cet abîme s'est érigé comme de lui-même, ce qui renvoie alors la responsabilité non sur Dieu mais ...sur le riche ainsi que sur tous ceux qui partagent son sort. Ce n'est pas Dieu qui leur impose cette situation, ce sont eux-mêmes qui l'ont construite par leur vie ; cet abîme, c'est celui que le riche avait déjà instauré de son vivant entre lui-même, bien isolé dans sa maison, et Lazare, relégué hors du domaine, de l'autre côté du portail, et n'ayant même pas le droit de bénéficier des restes, lesquels étaient destinés de préférence aux chiens... Ajoutons que, dans ces conditions post-mortem, il n'est évidemment plus question de jouir d'une bonne chère ou de beaux vêtements, en bref de tous les plaisirs matériels, en sorte que Lazare qui de toutes façons n'en a jamais eus n'a eu aucune difficulté à se faire à son nouvel état, ce qui n'est pas le cas du riche, et sans doute sont-ce là les seuls vrais tourments dont il souffre, et personne ne peut rien y faire, ce manque terrible qui le tourmente ne vient que de lui-même, et telle est cette flamme qui le dévore (et non un supposé feu d'enfer au sens littéral).
Agrandissement : Illustration 1
et il y avait un homme riche
et il se revêtait de pourpre et de lin fin
jouissant somptueusement de chaque journée
et un pauvre du nom de Lazare
gisait près de son portail couvert d'ulcères
et il désirait se rassasier des restes de la table du riche
mais c'étaient les chiens qui venaient et léchaient ses ulcères
et il arriva au pauvre de mourir
et il fut transporté par les anges dans le sein d'Abraham
et le riche mourut aussi et il fut enseveli
et se trouvant dans les tourments dans le shéol et ayant levé les yeux
il voit au loin Abraham et Lazare en son sein
et lui en criant il dit
"père Abraham ! aie pitié de moi ! envoie Lazare !
pour qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau
et qu'il rafraîchisse ma langue
parce que je suis supplicié dans cette flamme "
et Abraham a dit
"enfant ! souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie
et Lazare pareillement les maux !
et maintenant ici il est consolé et toi affligé
et en tout ceci entre nous et vous un grand abîme s'est instauré
aussi ceux voulant passer d'ici vers vous ne le pourraient pas
et non plus ne passerait-on de là-bas vers nous"
et il a dit
"alors père ! je te prie de l'envoyer à la maison de mon père
– car j'ai cinq frères – qu'il les mette en garde !
pour qu'il ne viennent pas eux aussi dans ce lieu de tourment"
et Abraham dit
"ils ont Moïse et les prophètes ! qu'ils les écoutent !"
et il a dit
"non père Abraham !
mais si un parmi les morts allait à eux ils se convertiront"
et il lui a dit
"s'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes
même si un des morts se relève ils ne seront pas convaincus"
(Luc 16, 19-31)