Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

1433 Billets

0 Édition

Billet de blog 21 avril 2015

Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

Deux pains (bis)

Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Billet original : Deux pains (bis)

Ils lui disent donc : « Quel signe fais-tu donc, toi, pour que nous voyions et que nous te croyions ? Quelle œuvre ? Nos pères ont mangé la manne dans le désert, comme il est écrit : Un pain venu du ciel il leur a donné à manger. »  Jésus donc leur dit : « Amen, amen, je vous dis : ce n'est pas Moïse qui vous a donné le pain venu du ciel, mais c'est mon Père qui vous donne le pain venu du ciel, le véritable. Car le pain de Dieu, c'est celui qui descend du ciel et donne vie au monde. » 

Ils lui disent donc : « Seigneur, donne-nous toujours ce pain ! »  Jésus leur dit : « Moi, je suis le pain de la vie. Qui vient à moi n'aura pas faim, qui croit en moi n'aura pas soif, jamais ! »

Jean 6, 30-35

"Quel signe ?" : les interlocuteurs de Jésus le savent bien, quel est ce signe dont ils viennent d'être les bénéficiaires ; mais justement ils le savent sans le savoir : Jésus leur a reproché de n'en avoir retenu que leurs estomacs remplis. Leur question est donc plutôt qu'il leur explique en quoi c'était un signe, ou de quoi. Ils peuvent bien admettre que, si Jésus a pu leur produire ce pain, c'est qu'il y a plus à y comprendre qu'un repas gratis, mais quoi : quel sens doivent-ils donner à tout ça ? Et ils amorcent la réflexion, ils rapprochent ce signe d'un autre qu'ils connaissent bien, celui de la manne que leurs ancêtres avait mangée dans le désert, pendant l'exode. Là aussi, il y avait eu production miraculeuse de pain : est-ce que c'est ça ? est-ce que Jésus est un nouveau Moïse, qui avait intercédé auprès de YHWH pour que les hébreux ne meurent pas dans le désert ?

Ils sont loin du compte... La réponse de Jésus est assez complexe, il faut prendre le temps de l'examiner pour la comprendre complètement. Et d'abord, il faut bien voir que la négation de la première proposition ne porte pas nécessairement que sur Moïse — comme l'interprètent la plupart des traductions —, mais plus certainement sur l'ensemble de la proposition, et par conséquent que les deux propositions s'opposent point par point sur chacun de leurs composants. On pourrait alors traduire ainsi : "Ce n'est pas : Moïse vous a donné le pain du ciel ; mais : mon Père vous donne le pain du ciel, le vrai". C'est une affirmation quasiment iconoclaste ! La manne comme pain venu du ciel ? oui, mais ce n'était qu'une pâle anticipation du "vrai" pain du ciel. La manne a été donnée ? oui, mais c'était en réalité aux pères de ses interlocuteurs, par à eux ("vous") qui sont là devant Jésus ; faites table rase de ce passé, ne restez pas coincés dans cette gloire de vos aïeux (plus loin, Jésus rappellera explicitement que ces pères sont morts désormais), c'est aujourd'hui que vous est proposé quelque chose de bien plus grand. Et enfin, bien sûr, seul point de concordance relative entre les deux situations, ce n'était même pas Moïse qui donnait la manne, ce qui sous-entend que c'était YHWH, tout comme c'est maintenant le Père de Jésus qui donne le vrai pain du ciel.

Mais derrière cet accord, que c'est Dieu dans les deux cas qui donne, il faut encore voir les différences dans les modes opératoires. Pour la manne, Moïse n'avait strictement aucun rôle dans le phénomène, tout ce qu'il avait fait était d'avoir intercédé auparavant auprès de YHWH en faveur de son peuple. Avec Jésus, c'est une autre chanson ! c'est bien par ses mains que le pain de la multiplication est passé. C'est le Père qui donne, c'est Jésus aussi qui joue un rôle dans ce don. Nous avons vu hier que le pain de vie symbolise la Parole : la multiplication des pains est un symbole de cette Parole du Père que Jésus proclame à tous ceux qui veulent bien l'entendre. Jean le répète souvent : Jésus ne dit que ce que le Père lui dit de dire, il est son porte-parole, fidèle, fiable, il est sa Parole. La Parole n'est pas limitée par le nombre de ceux qui l'entendent, la même Parole peut nourrir autant de monde qui voudra l'entendre, une personne, dix, ou cinq mille, peu importe, elle ne sera pas épuisée pour autant (il en restera même encore douze couffins, pour nourrir toutes les, douze, tribus d'Israël).

La dernière phrase de la réponse de Jésus souligne alors toutes ces différences. La formule "pain du ciel", même qualifié de "le vrai", n'est plus suffisante ; il est donc désormais question du "pain de Dieu", puisque ce pain est la Parole même de Dieu. Ce pain, de plus, n'est plus seulement celui dont on dit qu'il est "du ciel" (la traduction "venu du ciel" est de ce point de vue trompeuse, le texte grec n'a qu'une préposition d'origine, pas un participe passé), mais il est dit "descendre", au présent, du ciel ; ce n'est pas une allusion à l'incarnation, à Jésus venu à l'origine comme Verbe, c'est la situation présente de Jésus recevant "en direct" la Parole du Père. Et bien sûr ce pain "donne", au présent aussi, la vie. Mais remarquons à qui il donne cette vie : "au monde". C'est bien sûr pour chacun de ceux qui le reçoivent, qu'il est nourriture, mais en parlant de "donner la vie au monde", Jean est beaucoup plus précis. On connaît sa célèbre formule, lors de la prière du jeudi soir, à propos des disciples : "ils sont dans le monde, mais ils ne sont plus du monde". Le "monde", chez Jean, c'est le monde de la chair qui ne connaît pas l'Esprit, si nous nous rappelons de l'histoire de Nicodème et de la seconde naissance. C'est donc encore et toujours de cette même question centrale qu'il s'agit ici aussi, avec le pain de vie : par la Parole va naître l'Esprit, celui qui est capable de communiquer la vie éternelle à la chair, au monde.

Les interlocuteurs de Jésus n'ont évidemment pas compris toutes ces subtilités que nous venons d'analyser ! ils ont juste entendu qu'il était question d'un pain qui fait vivre, ils demandent que Jésus leur en donne "toujours", ils en sont en fait exactement au même point qu'au début... Pas grave : le discours ne fait que commencer ! et puisqu'il faut le leur dire en clair : "Je suis" ce pain de vie. Venez à moi, croyez en cette Parole que je vous donne, et alors vous l'aurez, cette vie éternelle. C'est le début d'un nouveau développement, que nous verrons demain.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.