Égrener des épis, séparer les grains, leur enlever peut-être l'écorce, ce qui les enrobe et est plus ou moins ligneux : tout ceci était assimilé à un travail de moisson, et donc interdit un jour de shabbat. Ils ont faim ? et alors, ça ne les tuera pas de jeûner jusqu'au soir, quand même ! Il est vrai qu'en fait nous ne savons pas si cela ne fait pas plusieurs jours qu'ils n'ont pas mangé, mais c'est peu probable, car ce qu'ils sont en train de faire ils auraient pu le faire les autres jours, ce n'était pas considéré comme du vol que de cueillir ainsi quelques épis pour s'en nourrir "sur le champ".
La comparaison avec David en devient alors légèrement bancale : lui et ses hommes, au moins, étaient réellement affamés, et de plus pourchassés, traqués, par Saül, il était réellement vital pour eux de pouvoir reprendre des forces, quitte à manger de ces pains en principe réservés aux seuls prêtres. On note de plus que lui, David, demanda et obtint l'autorisation d'Abiathar, le responsable du sanctuaire, non pas tant que ce dernier ait été en quelque sorte propriétaire des pains, mais surtout pour son avis sur le fond de la question, savoir si en faisant ainsi David et ses hommes n'offenseraient pas YHWH.
Ici, donc, c'est Jésus qui joue le rôle équivalent à celui d'Abiathar, c'est lui qui justifie ses disciples (puisqu'il n'est pas dit que Jésus lui-même ait égrené des épis...), avec cette maxime qui, même si elle est donnée en l'occurrence au sujet des seules règles concernant le shabbat, vaut évidemment d'une manière générale pour toute prescription d'ordre religieux, autrement dit pour toute la Torah dans le judaïsme, mais aussi bien sûr le Talmud, et pareil pour toute autre religion : le shabbat a été fait pour l'homme, et non l'inverse. Toute prescription religieuse n'a qu'un but : le bien de l'homme, le bien de la personne, et ne doit donc pas devenir à l'inverse un fardeau, un carcan, subi, qu'on ne perçoit que comme une entrave, et qui fait alors notre malheur au lieu du bonheur auquel elle est censée nous mener.
Il est pourtant vrai qu'un minimum de discipline peut nous être bénéfique sinon nécessaire, mais ceci n'est donc vrai que si nous choisissons volontairement de nous y soumettre, car sinon rien ne pourra transformer l'instrument d'oppression en outil de libération. Il n'y a qu'une limite à notre liberté en la matière : ne pas nuire à l'autre, aux autres.
À cette restriction près, nous pouvons alors dire que, puisque c'est pour nous qu'a été fait le shabbat, et non nous qui avons été faits pour lui, c'est donc nous qui sommes les maîtres du shabbat : concernant toute prescription religieuse, c'est à chacune et chacun qu'il revient de faire ses choix en toute conscience, en son for intérieur. Il ne faut alors pas ici lire "le fils de l'homme" comme voulant signifier "Jésus", cela semble évident, c'est la logique même du raisonnement : si le shabbat a été fait pour l'homme et non l'inverse, c'est donc que c'est l'homme, tout homme, chaque homme, qui est maître du shabbat, tout simplement, et non pas Jésus seul.
Le rôle de Jésus dans cette histoire a peut-être été de libéraliser une lecture restrictive des prescriptions de sa religion, mais ce n'était certainement pas pour retreindre aussitôt cette libéralisation en venant se placer lui-même comme seul arbitre du licite et de l'illicite !
Agrandissement : Illustration 1
et il est arrivé qu'un jour de shabbat
il passait à travers les emblavures
et ses disciples se mirent chemin faisant
à égrener les épis
et les pharisiens lui disaient
« regarde ce qu'ils font !
qui n'est pas permis le jour du shabbat »
et il leur dit
« n'avez-vous jamais lu ce que David a fait ?
quand il était dans le besoin et affamé
lui et ceux avec lui
comment il est entré dans la maison de Dieu
au temps d'Abiathar le chef de prêtres
et il a mangé les pains de la Face
qu'il n'est pas permis de manger sinon aux prêtres
et il en a donné même à ceux qui étaient avec lui »
et il leur disait
« le shabbat a été fait pour l'homme
et non l'homme pour le shabbat
en sorte que le fils de l'homme est maître
même du shabbat »
(Marc 2, 23-28)