Billet original : Soif d'aujourd'hui
Parmi la foule, beaucoup croient en lui. Ils disaient : « Le Messie, quand il viendra, fera-t-il plus de signes que celui-ci n'en a faits ? » Les pharisiens entendent la foule murmurer cela de lui. Les grands prêtres et les pharisiens envoient des gardes pour l'arrêter.
Jésus dit alors : « Pour peu de temps encore je suis avec vous, et je vais vers celui qui m'a donné mission. Vous me chercherez et ne me trouverez pas : où je suis, vous, vous ne pouvez venir. » Les Juifs donc se disent entre eux : « Où doit-il aller, celui-là, que nous ne le trouvions pas ? Doit-il aller dans la diaspora des Grecs, et enseigner les Grecs ? Qu'est-ce que cette parole qu'il a dite : Vous me chercherez et ne me trouverez pas ; et : Où je suis, moi, vous, vous ne pouvez venir ? »
Au dernier jour de la fête, le grand, Jésus, debout, criait en disant : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive, celui qui croit en moi, comme a dit l'Écrit : De son ventre couleront des fleuves d'eau vive. » Il dit cela de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui, car il n'était pas encore d'Esprit, parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié. De la foule donc, ceux qui avaient entendu ses paroles disaient : « Celui-là est pour de vrai le prophète ! » D'autres disaient : « Celui-là est le messie ! » Mais d'autres disaient : « Comment ! C'est de Galilée que le messie vient ? L'Écrit ne dit-il pas : C'est de la semence de David, et de Bethléem, le village où était David, que vient le messie ? » Une scission survient donc parmi la foule à cause de lui. Et certains d'entre eux voulaient l'arrêter, mais personne ne jette les mains sur lui.
Les gardes viennent donc vers les grands prêtres et les pharisiens. Ceux-ci leur disent : « Pourquoi ne l'avez-vous pas amené ? » Les gardes répondent : « Jamais homme n'a parlé comme cet homme ! » Les pharisiens donc leur répondent : « Est-ce que vous aussi vous avez été égarés ? Y a-t-il un des chefs qui ait cru en lui, ou un des pharisiens ? Mais cette foule qui ne connaît pas la loi, ce sont des maudits ! » Nicodème leur dit – celui qui était venu à lui auparavant – (il était l'un d'entre eux) : « Notre loi juge-t-elle un homme sans l'avoir entendu d'abord et sans connaître ce qu'il fait ? » Ils répondent et lui disent : « Toi aussi es-tu de la Galilée ? Scrute et vois : de la Galilée il ne surgit pas de prophète. »
Ils vont, chacun dans son logis.
Jean 7, 31-53
Et voici la fin de l'exploitation faite par Jean de la guérison de l'infirme de la piscine de Béthesda. Suite à cette guérison, suite aussi aux paroles fortes prononcées par Jésus, suite peut-être enfin aux autres "signes" accomplis en Galilée — notamment la transformation de l'eau en vin et la multiplication des pains — et dont les Judéens ont pu entendre parler, Jean nous présente une foule qui commencerait à croire en Jésus, ce qu'évidemment le sanhédrin ne saurait accepter, et raison pour laquelle il riposte par un premier envoi de gardes pour arrêter Jésus. Jean est bien placé pour savoir quelles ont pu être les vraies motivations du sanhédrin, puisqu'il faisait partie de ces grandes familles sadducéennes qui se partageaient le leadership sur cette institution. Nous pouvons donc le croire quand il nous avance ici l'argument que le Messie ne saurait être Galiléen. Ce mépris des Judéens pour les Galiléens est bien avéré, et il a certainement joué un grand rôle dans l'aveuglement du sanhédrin, pour que si peu de ses membres — Nicodème, Joseph d'Arimathie — aient pu ouvrir leurs yeux et leur cœur.
La seconde raison pour laquelle le sanhédrin (en réalité, principalement Hanne, entraînant à sa suite son clan, et sans doute quelques autres) a été acharné à la perte de Jésus, Jean l'exposera plus clairement un peu plus loin, c'est que l'agitation suscitée ainsi par Jésus dans la population pouvait entraîner une réaction brutale des romains. Là où Jean brouille un peu les pistes, c'est quand il présente comme théâtre d'une telle agitation la ville de Jérusalem et sa région, la Judée. L'effervescence de toute une population, c'est en Galilée qu'elle s'est produite. Quand Jésus est monté à Jérusalem, c'était bien seulement à la fin de son ministère, à une époque où la plupart de ses afficionados l'avaient laissé tomber. S'il a pu alors susciter un regain d'intérêt parmi la foule cosmopolite venue pour la Pâque, cela n'a certainement pas été jusqu'à comporter des risques de soulèvement ou d'émeutes. On n'était plus dans l'émerveillement brut, et les forces quelque peu incontrôlables, suscités par les guérisons en Galilée. À Jérusalem, c'était du fond du message lui-même, qu'il était enfin question, auprès de ce public plus ouvert que constituaient les juifs issus de la diaspora venus pour la fête.
Pour finir, donc, ce "cycle" de l'infirme de Béthesda, entre l'envoi des gardes pour arrêter Jésus, et leur retour les mains vides, Jean nous fait un premier exposé de ce qui est plus ou moins le cœur de sa bonne nouvelle à lui, de ce vers quoi va culminer théologiquement toute cette histoire : la future glorification de Jésus, et, sa conséquence pratique pour nous, l'effusion de l'Esprit. Les deux événements sont, pour Jean, absolument liés, indissociables. Il fallait que Jésus retourne au Père par la résurrection pour que l'Esprit puisse se répandre, mais aussi les deux événements sont quasiment simultanés. Ceci est dû à l'histoire personnelle de Jean, dont nous avons déjà parlé ; comment, pour lui, c'est dès la découverte du tombeau vide que "il vit et il crut". De toutes façons, il est certain qu'aucun des disciples ne sut entrer dans l'expérience du Dieu Père avant la mort de Jésus ! Quel que soit donc le temps qu'ils y mirent par la suite, pour tous, il a fallu que Jésus ressuscite d'abord, avant qu'ils ne comprennent enfin ce dont il leur avait parlé tout du long de son ministère ; qu'ils le comprennent, et qu'ils le vivent : les deux n'en font qu'un, on ne peut pas dire qu'on le comprend vraiment tant qu'on ne le vit pas soi-même...
Il est normal que le christianisme ait présenté ainsi les choses, au point de diviser classiquement l'histoire du salut en trois périodes : le temps du Père depuis la création jusqu'à la venue de Jésus, puis le temps du Fils pendant la vie de Jésus, et enfin le temps de l'Esprit depuis sa mort et sa résurrection. Dans cette conception, on oublierait presque que l'Esprit est pourtant présent et agissant depuis les origines. Le christianisme reconnaît quand même que c'est bien ce même Esprit qui "planait sur les eaux", dès avant le tout premier acte créateur, et que c'est ce même Esprit qui "a parlé par les prophètes" ; bref, qu'il n'a pas attendu Jésus pour tenir une place de tout premier plan ! L'Esprit a toujours été l'outil, l'instrument, par lequel le Père agit sur et dans le monde. L'Esprit est la présence de Dieu au sein de la création, la marque de son immanence, de tous temps et pour toujours. Alors, bien sûr que Jésus a introduit ses disciples à sa conscience, à cette dimension de Dieu qui est présente en chacun de nous, au plus intime de notre être, mais là où le christianisme va peut-être un peu trop loin, c'est quand il en vient à parler de "l'Esprit de Jésus", en en faisant presque sa propriété personnelle et exclusive, Jésus devenant le seul chemin par lequel il serait possible de le découvrir en nous.
Je crois, personnellement, que Jésus a bien été une personne absolument exceptionnelle, unique, dans toute l'humanité. Je crois que son corps mort a bien été l'objet d'un phénomène inouï, et que ce fait témoigne qu'il avait, de son vivant, opéré une prise de conscience de la présence de l'Esprit en nous à un degré que nous avons du mal à imaginer. De là à affirmer que Jésus, lui seul, soit allé le plus loin qu'il soit possible d'aller sur cette voie, de tous temps et pour tous les temps, dans toute l'histoire passée, présente, et à venir, de l'univers : ceci me semble excessif, contraire même à ce que lui-même souhaitait et souhaite encore. Le chemin qu'a ouvert Jésus est certainement une voie royale, mais certainement pas non plus la seule, surtout pas telle qu'elle est présentée par les églises qui, le plus souvent, ne cherchent par là qu'à asseoir leurs prétentions à être propriétaires de ce Jésus dont elles se réclament, alors qu'elles ne vivent même pas de ce qu'elles appellent ainsi "son" Esprit. Mais ne revenons pas une fois de plus sur ce sujet. L'essentiel est que nous nous efforcions de vivre dans cet Esprit, aujourd'hui, maintenant, d'où qu'il vienne (de toutes façons, il vient du Père...). Le reste est parfaitement secondaire...