Billet original : Relevailles
Jésus leur dit : « Moi, je suis le pain de la vie. Qui vient à moi n'aura pas faim, qui croit en moi n'aura pas soif, jamais ! Mais je vous l'ai dit : vous avez vu, et vous ne croyez pas !
« Tout ce que me donne le Père viendra à moi : et celui qui vient à moi, je ne le jetterai pas dehors. Car je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a donné mission. Or telle est la volonté de celui qui m'a donné mission : que, de tout ce qu'il m'a donné, je ne perde rien, mais que je le ressuscite au dernier jour.
« Car telle est la volonté de mon Père : que tout homme qui voit le Fils et qui croit en lui ait la vie éternelle. Et je le ressusciterai, moi, au dernier jour. »
Jean 6, 35-40
Nous avons dans ce passage, à deux reprises, une affirmation qui mérite toute notre attention : "je le ressusciterai, moi, au dernier jour". Il y a plusieurs aspects qui posent problème dans cette formule, au tout premier rang desquels le fait qu'il soit affirmé que c'est Jésus qui serait la source et l'opérateur de notre résurrection. Une telle conception semble contradictoire avec tout ce que Jean expose par ailleurs, avec sa théologie de nos deux natures, avec l'idée de seconde naissance, avec même ce qu'il vient de dire lui-même ici : "qui croit au Fils a la vie éternelle". De quelle résurrection peut-on parler quand on a déjà la vie éternelle ? Que la résurrection vécue par Jésus soit pour nous comme un phare sur notre chemin, même après que nous soyons nés à l'Esprit, est une évidence : nous courons après un tel objectif pour nous aussi. Jésus reste notre source d'inspiration, notre guide, notre maître, mais dire à ce sujet que ce sera lui qui nous "ressuscitera au dernier jour", quoi que veuille dire ce "dernier jour", est excessif.
Nous avons, semble-t-il, ici affaire à des évolutions dans la pensée johannique, c'est-à-dire dans la théologie élaborée au fil du temps par la communauté héritière du disciple que Jésus aimait. Cette formulation litigieuse est à rapprocher de ce que disent d'une manière générale les évangiles au sujet de la résurrection concernant Jésus lui-même. On trouve en effet deux grandes catégories de formulations : les unes disant que Jésus "a été" relevé, ou "a été" réveillé, et les autres disant que Jésus "s'est" relevé, ou "s'est" réveillé. La première catégorie correspond aux conceptions classiques sur la résurrection dans le judaïsme de l'époque : si la résurrection existe, c'est évidemment Dieu qui en est responsable, c'est lui qui ressuscite les morts. Les premières formulations sur la résurrection de Jésus ont naturellement respecté cette idée, parlant donc d'un Jésus qui avait été relevé, ou réveillé, par Dieu. C'est la formulation qu'on trouve sans ambiguïté dans les Actes des Apôtres, comme un leitmotiv, dans la prédication de Pierre après la Pentecôte : "ce Jésus que vous aviez crucifié, Dieu l'a ressuscité". Mais, peu à peu, un glissement se produit, et, dans le même mouvement qui va mener à faire de Jésus l'égal de Dieu lui-même, assez logiquement, c'est lui aussi qui devient la source, l'acteur, de sa propre résurrection : c'est lui qui s'est relevé lui-même, tout seul, de la mort.
C'est donc à une conséquence de cette évolution, en franchissant encore un pas de plus, que nous avons affaire avec cette affirmation, chez Jean, que ce serait Jésus qui nous ressusciterait. Évidemment, tout ceci peut nous apparaître comme des nuances très secondaires : nous en sommes de toutes façons tellement loin ! de cette résurrection... Et d'ailleurs, déjà, rien que pour Jésus lui-même, peut-on si facilement faire la distinction, si c'est lui qui s'est relevé, ou si c'est son Père qui l'a relevé ? Bien sûr, c'est parce que Jésus était devenu parfaitement à l'image du Père — que sa chair avait été entièrement gagnée par l'Esprit — que son corps a pu être l'objet de cette destinée exceptionnelle survenue dans le tombeau. De ce point de vue, il n'y a pas de doute, c'est le Père — ou l'Esprit selon l'image qu'on préfère — qui nous donne la vie éternelle, laquelle peut aller jusqu'à la résurrection du corps. Maintenant, on peut dire aussi que c'est Jésus qui a su laisser le Père, ou l'Esprit, le transformer jusqu'à ce point. On peut donc dire qu'il y a une forme de participation de notre être de chair à sa divinisation ; c'est l'Esprit qui divinise, mais pas "à l'insu de notre plein gré" ! pas sans une forme de coopération de notre part, pas sans une certaine collaboration.
On peut donc comprendre, même si c'est une approximation légèrement abusive, qu'on puisse dire que Jésus "s'est" relevé de la mort. Mais quand on en arrive à dire que c'est Jésus qui nous relèvera, nous aussi, de la mort, on procède cette fois à une double approximation, et ça commence à faire trop. Ce n'est pas lui enlever quelque mérite que ce soit, ce n'est pas se montrer ingrat eu égard à tout ce que nous lui devons, que de maintenir la stricte réalité de ce qui est. Au contraire, c'est justement ainsi que nous le respectons le mieux, que nous respectons le mieux ce qu'il veut, lui aussi, comme le Père, pour nous, ce à quoi ils nous appellent. Nous pouvons remercier Jean d'être celui qui nous a, sans doute, des quatre évangélistes, le mieux transmis le témoignage donné par Jésus de notre origine divine, et donc de notre vocation. Raison de plus pour ne pas hésiter à déceler quand ce témoignage du disciple que Jésus aimait a été par la suite obscurci par ses héritiers.