En se prêtant au jeu de ces récits hautement symboliques : Marie s'est trouvée enceinte lorsqu'elle a accepté la proposition de l'ange, quand elle a dit "qu'il m'arrive selon ta parole" ; il n'y a pas eu besoin de délai, c'est son "oui", son acceptation, qui a fait qu'elle l'a été : l'enfant, le futur enfant, était conçu. Et aussitôt, sans perdre un instant, la voilà qui part à toute vitesse rejoindre sa parente Élisabeth, une petite semaine à pieds, seule sur les chemins : Luc ne doute vraiment de rien s'il s'imagine qu'une jeune fille juive, de milieu modeste, pouvait en faire ainsi à sa guise, sans qu'un père, un oncle, un frère, en bref un homme de ses proches, ne l'accompagne, ou ne la fasse accompagner, dans une telle entreprise...
Peu importe, puisqu'on est toujours dans le symbolisme, et voici donc le suivant : l'enfant dans le ventre d'Élisabeth a connaissance, d'abord qu'il y a là une personne venue voir sa mère — ceci cependant est parfaitement plausible, les sons extérieurs parviennent à l'intérieur de l'utérus —, mais ensuite que cette personne soit enceinte d'à peine quelques jours — cela, même Élisabeth ne devait pas vraiment pouvoir le deviner rien qu'en voyant Marie, alors quant à savoir ce que deviendra cet enfant, cette fois on nage complètement dans le surnaturel, lequel d'ailleurs est toujours possible, toute la question étant de savoir si cette possibilité a un sens ou pas : était-il utile, bien sûr du point de vue spirituel, que Jean devine cette présence du futur Jésus ?
Il y a ici évidemment le merveilleux de se dire qu'un telle présence, pourtant encore tellement cachée et a priori impossible à deviner, se soit quand même manifestée de manière aussi éclatante et par des moyens aussi impensables. Jésus, donc, au stade de guère plus qu'un amas de cellules sans réelle organisation, même pas encore implanté dans l'utérus, rayonne déjà de sainteté, doué de propriétés extraordinaires, du moins pour son futur précurseur et maître ? alors que n'importe comment, d'ici quelques minutes, moins d'une heure, Marie aurait certainement dû déjà raconter à Élisabeth ce qu'il en était, ne serait-ce que pour justifier comment elle était au courant de sa grossesse à elle, cette grossesse qu'elle avait pris tant de soins à tenir secrète...
Nous voici donc avec deux phénomènes prénatals. D'abord un enfant de vieux, probabilité zéro, ensuite un enfant sans père, idem. Quel est le plus extraordinaire des deux ? dans la culture dans laquelle ils naissent, c'est sans conteste le second. Des enfants qui naissent à des vieux, il y en a des exemples dans leur histoire sainte, à commencer par Isaac né de Abraham et Sarah, c'est même presque un classique, alors que des enfants conçus sans père, non, rien n'en parle, même pas la supposée prédiction qu'un jour une "vierge" enfanterait, qui n'est qu'une interprétation tendancieuse par le christianisme d'un texte qui ne dit en fait pas ça. Ce merveilleux qui entoure la préhistoire de Jésus est donc une nouveauté, mais seulement une nouveauté, juste un échelon de plus, dans une tradition qui a toujours aimé broder ainsi sur son histoire, la réécrire pour s'inventer un passé qui lui donne le beau rôle.
En soi, une telle manie pourrait sembler innocente, et face aux difficultés de la vie d'un petit peuple au milieu de puissants voisins, on peut comprendre qu'ils aient compensé leur infériorité en se racontant de tels romans, tout comme les tout premiers chrétiens, en proie à l'hostilité tant de leurs coreligionnaires juifs non "convertis" que, ensuite, des autorités occupantes, l'ont fait aussi en attribuant des faits merveilleux à leur héros dès sa conception, et tout comme l'ont fait toutes les traditions religieuses au sujet de leur fondateur, et comme d'ailleurs le font aussi toutes les nations à propos de leur propre histoire.
Mais la seule question est : est-ce que ce "merveilleux" est constructif, peut apporter quelque chose, à une démarche authentiquement spirituelle ? il est possible que la réponse soit différentes pour les uns ou pour les autres, que cela soit une aide réelle pour certains, et un obstacle pour d'autres.
Agrandissement : Illustration 1
et s'étant levée en ces jours-là
Marie s'en alla en hâte vers le haut-pays
dans une ville de Juda
et entra dans la maison de Zacharie
et salua Élisabeth
or quand Élisabeth entendit la salutation de Marie
il arriva que l'enfant a bondi dans son ventre
et Élisabeth fut remplie d'esprit saint
et elle cria d'une voix forte et dit
« bénie es-tu parmi les femmes !
et béni le fruit de ton ventre !
et d'où me vient-il ceci
que soit venue à moi la mère de mon Seigneur ?
car voici que quand est parvenue à mes oreilles
la voix de ta salutation
il a bondi de joie l'enfant
dans mon ventre
heureuse ! celle qui a cru
que serait accompli
ce qui lui fut dit de la part de YHWH »
(Luc 1, 39-45)