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Billet de blog 22 janvier 2015

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Tout le monde ?

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Billet original : Tout le monde ?

Jésus avec ses disciples se retire vers la mer. Une nombreuse multitude, de la Galilée, suit. Et de la Judée, de Jérusalem, de l'Idumée et d'au-delà du Jourdain, des alentours de Tyr et de Sidon, une multitude nombreuse entend ce qu'il fait et vient à lui. 

Il dit à ses disciples qu'un bateau soit en permanence près de lui, à cause de la foule, pour qu'ils ne le serrent pas. Car il en guérit beaucoup, si bien qu'ils tombent sur lui pour le toucher, tous ceux qu'un mal harcèle. Les esprits, les impurs, quand ils le voient, tombent devant lui, crient en disant : « Tu es le fils de Dieu ! » Il les rabroue beaucoup : qu'ils ne le manifestent pas !

Marc 3, 7-12

La Judée, avec sa capitale Jérusalem, s'étend au sud de la Galilée. L'Idumée et l'au-delà du Jourdain (Transjordanie) se situent pour leur part à l'est. Enfin, Tyr et Sidon se trouvent au nord. Étant donné qu'à l'ouest, c'est la mer Méditerranée, Marc veut donc dire qu'on vient voir Jésus "des quatre coins de l'horizon", de toutes les directions, et surtout, bien sûr, de plus loin que la Galilée seule. Jésus aurait eu une réputation et une stature internationale. Il est certain qu'on ne peut pas exclure qu'il y ait eu quelques riverains qui aient entendu parler de lui et de ce qui se passait en Galilée, et qui soient venus voir par eux-mêmes. Il y a cependant peu de chances qu'ils aient jamais été très nombreux : Jésus considérait que son ministère était destiné, sinon aux juifs seuls, au moins prioritairement à eux. Lorsque la syro-phénicienne intercède auprès de lui pour sa fille, sa première réponse est à la limite du racisme. Cet épisode est d'ailleurs un des rares qui se situent en-dehors du territoire d'Israël (et ce n'est même pas sûr, si on suit Matthieu pour qui on serait juste à la frontière...). Avec un discours qui s'adressait donc spécifiquement aux juifs, dans une problématique juive, on voit mal que de grandes foules de païens se soient prises d'engouement pour Jésus. Cette diffusion de la bonne nouvelle au-delà des frontières d'Israël a, en réalité, été le fait des premiers chrétiens.

Au sud de la Galilée, Marc nous parle ici de la Judée avec Jérusalem, faisant comme si elles étaient limitrophes... Or, entre les deux, il y a une province entière, la Samarie. Cet 'oubli' est emblématique. On sait que les rapports entre Juifs et Samaritains étaient conflictuels au plus haut point, et, non seulement Marc semble ici rayer cette province de la géographie, mais il est tout autant significatif qu'il n'en parle pas une seule fois dans tout son évangile. Matthieu, de son côté, en parle une fois, lui : c'est dans les débuts du discours missionnaire, mais c'est pour dire qu'on ne doit pas s'intéresser à eux (Matthieu 10, 5 : "Dans une ville de Samaritains, n'entrez point"). Luc, par contre, et c'est certainement voulu de sa part, prend un malin plaisir à les utiliser, à deux reprises, pour donner une mauvaise image des juifs. Dans la fameuse parabole du bons Samaritain, d'abord, Luc (10, 30-37) oppose le comportement de ce dernier à ceux d'un prêtre et d'un lévite. Il est vrai que ce ne sont là encore que les membres de la 'caste' sacerdotale qui sont dénigrés. Mais on trouve ensuite l'épisode des dix lépreux (Luc 17, 11-19), où, seul un Samaritain vient rendre hommage à celui qui les a tous guéris : "Il ne s'est trouvé pour revenir donner gloire à Dieu que celui-ci, un homme d'une autre race !" Luc a utilisé ici un mot unique dans tout le nouveau testament : un 'allogène'. C'est clairement une allusion aux prétentions des Juifs d'être le peuple élu, la race choisie, par Dieu.

Mais tout ceci n'est guère surprenant. Marc et Matthieu écrivent de leur point de vue, fortement marqué par leur judaïsme originel, et Luc écrit du sien, lui le païen d'origine, intégré dans la bonne nouvelle grâce à la prédication de Paul. Ce qui pose en fait beaucoup plus de questions, c'est la position de l'évangile de Jean. Qui n'a pas entendu parler de l'épisode de la Samaritaine au puits de Jacob (Jean 4, 1-42) ? C'est le seul épisode de cet évangile où soit abordée la question, mais sa position dans les débuts du ministère, l'importance qui lui est donné (presque un chapitre entier), la richesse du symbolisme qu'il déploie, la composition très travaillée, tout indique son importance dans le propos de l'évangéliste. Ce n'est pas une petite anecdote rapportée sans qu'on sache trop pourquoi. Pourtant, par ailleurs, cet évangile ne manifeste pas plus que Marc ou Matthieu une grande ouverture aux 'nations', ce ne sont donc pas du tout les mêmes motivations que Luc qui ont poussé Jean à intégrer les Samaritains comme destinataires de la bonne nouvelle. Si on se rappelle de plus que Jean est un Judéen, qu'il n'a vraisemblablement pas vécu le ministère de Jésus en Galilée, et qu'il n'a visiblement pas beaucoup d'estime pour les disciples galiléens, on peut même se demander si, pour lui, les Samaritains ne seraient pas plus dignes du salut que les Galiléens !

Il semble en tout cas avéré de tout ceci que, d'une part les Samaritains étaient certainement exclus des communautés dont témoignent Marc et Matthieu, mais que, d'autre part, ils avaient tout aussi certainement toute leur place dans la communauté johannique (quant aux communautés pauliniennes/lucaniennes, nées et situées dans la diaspora, donc loin d'Israël, la question ne se pose pas vraiment). Il y a par ailleurs toute une tradition gnostique très ancienne qui ferait des Samaritains les premiers disciples de Jésus. Les traditions marcienne et matthéennes seraient dans ce cas les fruits d'usurpateurs galiléens qui ont voulu se débarrasser de leurs 'ennemis' ancestraux, tandis que la tradition johannique, seule, aurait daigné conserver une trace, camouflée, de cette vérité originelle. Une telle hypothèse aurait cependant des conséquences à peu près équivalentes à celle qui considère que Jésus a été peu ou prou purement inventé. Il s'agirait effectivement en ce cas d'un Jésus gnostique, dont, par définition, l'enseignement aurait été secret, et on se demande alors d'où sort tout ce qui est raconté par les évangiles... Il est cependant évident que les trois récits synoptiques sont, en eux-mêmes, très différents de l'évangile de Jean, et que ceci signifie plus vraisemblablement que nous avons affaire à deux sources de témoignages, différentes, mais dont on peut difficilement conclure que l'une serait fausse au détriment de l'autre.

En conséquence, pour simplifier, il ne serait guère raisonnable de remettre radicalement en cause le témoignage, d'origine galiléenne, des synoptiques. S'il y a eu des témoins originels samaritains, surtout gnostiques, qui auraient été par la suite évincés, c'est du côté de la communauté johannique seule qu'il faut regarder, l'évangile de Jean étant effectivement, lui aussi, à fortes tendances gnostiques, et l'épisode de la Samaritaine au puits de Jacob nous indiquant que des Samaritains ont certainement fait partie de cette communauté. On est donc en présence d'une querelle entre gnostiques, qui ont émaillé tout du long l'histoire de cette communauté, jusqu'à la dernière qui a fini par la détruire dans les débuts du deuxième siècle. Une querelle entre gnostiques samaritains et gnostiques judéens, qui remettrait donc par le fait même en cause le personnage du "disciple que Jésus aimait" (irrémédiablement judéen) sur lequel est bâti tout cet évangile ? ceci n'est guère plus raisonnable, et ce n'est d'ailleurs pas à lui que s'en prennent les tenants d'une gnose samaritaine, ni globalement à cet évangile, mais bien plus à Pierre et à son rôle dans les synoptiques... Tout ceci manque singulièrement de sérieux !

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