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Billet de blog 23 avril 2015

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Ce qui vient du Père

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Billet original : Ce qui vient du Père

Les Juifs donc murmuraient à son sujet parce qu'il avait dit : « Je suis le pain descendu du ciel. »  Ils disaient : « Celui-là, n'est-ce pas Jésus, le fils de Joseph ? Nous connaissons, nous, son père et sa mère ! Comment dit-il maintenant : Du ciel, je suis descendu ? » 

Jésus répond et leur dit : « Ne murmurez pas entre vous ! Nul ne peut venir à moi si le Père qui m'a donné mission ne le tire. Et moi, je le ressusciterai au dernier jour. Il est écrit dans les prophètes : Ils seront tous enseignés par Dieu. Tout homme qui a entendu ce qui vient du Père, et apprend, vient à moi. Non que personne ait vu le Père, sinon celui qui est auprès de Dieu : lui, il a vu le Père. 

« Amen, amen, je vous dis : celui qui croit a vie éternelle. Moi, je suis le pain de la vie. Vos pères ont mangé dans le désert la manne, et ils sont morts. Tel est le pain descendant du ciel : qui en mange ne meurt pas ! Moi, je suis le pain vivant descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra pour l'éternité. Le pain que moi je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde. »

Jean 6, 41-51

"Je suis le pain descendu du ciel" : Jésus n'a pas dit cela exactement. Il est descendu du ciel (6, 38) et il est le pain de la vie (6, 35) ; cependant ce pain n'est pas "descendu", mais "descend" (6, 33), du ciel. En somme, il n'est pas descendu en tant que pain du ciel, mais plutôt il est descendu pour le devenir. Nous avions déjà noté cette nuance. Si nous considérons que le pain est la parole, le témoignage transmis par Jésus, nous pouvons bien sûr ensuite extrapoler, comme l'a fait la communauté johannique dans le prologue de l'évangile, en disant que Jésus est, dès avant son incarnation, la Parole, le Verbe. Mais même en acceptant cette théologie, nous devons reconnaître que la Parole, en elle-même, n'est pas parole "de la vie" tant qu'elle n'a pas été transmise. Il ne suffit pas que le Verbe prenne "un corps", il faut encore qu'il "prenne corps" dans une vie concrète, dans l'épaisseur d'une pâte humaine, pour que ce qu'il dit soit recevable, compréhensible, et reçu, autrement que comme pure abstraction intellectuelle, pur concept, et puisse ainsi devenir nourriture, pain "de la vie", pour d'autres.

Les "Juifs" sont évidemment largués, et se raccrochent comme ils peuvent à des bribes de ce qu'ils entendent. Lors de leur dernière intervention, ils en étaient encore à un pain très terrestre, demandant à Jésus de leur en donner tous les jours... Qu'ont-ils compris de la suite de son discours ? certainement pas grand chose, mais ils ont noté son affirmation qu'il serait descendu du ciel, cela a fait tilt, et ils lui sortent ses parents biologiques. C'est un argument que les synoptiques n'utilisent que pour le retour de Jésus à Nazareth : pour eux, il n'y a que dans son village natal qu'il s'est heurté à une incroyance de la part de gens qui l'avaient connu avant son ministère. Jean, ici, étend cette incroyance à toute la foule de la multiplication des pains, comme si c'était toute la Galilée qui savait parfaitement situer qui était Jésus, connaissant très bien ses parents, etc. C'est une illusion d'optique de l'habitant de Jérusalem pour lequel la Galilée est lointaine et qui la considère comme un tout un peu indistinct. L'évangéliste a récupéré l'anecdote dans les synoptiques et nous la ressort de manière un peu maladroite.

Une autre maladresse de ce passage est l'apparition de cette expression "les Juifs" pour désigner les interlocuteurs de Jésus. Jusqu'à présent, il était question de "la foule" ou de "ils", mais voici soudainement un "les Juifs" qui ne peut que nous faire penser aux controverses se déroulant à Jérusalem. Le mot grec "Ioudaios" a en effet comme premier sens celui de "les Judéens", et ce n'est que par extension qu'il peut signifier aussi "les Juifs". C'est le contexte qui permet en fait de faire éventuellement la distinction, mais chez Jean, qui est Judéen et qui a tendance à considérer que le seul véritable judaïsme est celui des Judéens, l'expression "les Juifs" devrait très souvent être traduite par "les Judéens". Particulièrement pour ce qui concerne les grandes controverses, qui se déroulent toutes (sauf celle-ci) à Jérusalem, les interlocuteurs de Jésus sont des Judéens. L'apparition inattendue de la même expression, ici, en pleine controverse censée se dérouler en Galilée, nous ramène alors presque automatiquement à Jérusalem, nous faisant comprendre que la multiplication des pains a surtout été un prétexte pour l'évangéliste pour tirer un de ses longs développements dont il a le secret.

Peu importe, au fond. Jésus ne répond d'ailleurs pas directement à l'objection qui lui est faite. Nous, qui avons suivi l'enseignement donné à Nicodème sur la seconde naissance, pouvons comprendre que cette "descente" fait allusion à l'Esprit descendant dans la chair, et que, effectivement, ne peuvent croire en Jésus que ceux qui "ont entendu ce qui vient du Père". Il faut noter l'affirmation, reprise d'Isaïe (54, 13) : "Ils seront tous enseignés par Dieu", qui redit que la nature divine n'est pas propre à Jésus ni seulement certains, qu'elle est bien notre condition à tous, mais, bien sûr, encore faut-il que nous l'entendions. On peut noter de plus la précision que ce n'est pas le Père lui-même que nous entendons, mais "ce qui vient" du Père : l'Esprit, l'étincelle divine qui nous habite comme notre origine, n'est évidemment "que" une étincelle. C'est la même idée qui est finalement exprimée, cette fois-ci dans le langage de la vue : notre moi de chair ne peut pas voir le Père, mais notre Esprit, lui, oui, il le voit.

Puis, ayant ainsi traité isolément la question "descendu du ciel", l'évangéliste en revient maintenant au thème principal, le pain de la vie. Mais là, surprise, nous trouvons s'enchaînant directement l'une à la suite de l'autre, apparemment sans aucune raison, deux formulations quasiment identiques : qui mange du pain "descendant" du ciel ne meurt pas ; et : qui mange du pain "descendu" du ciel vivra pour l'éternité. Les deux phrases expriment la même chose sur le fond, seuls diffèrent les temps. La première formulation utilise le présent, ainsi qu'il en avait été jusqu'à présent quand le texte parlait bien du pain, et non de Jésus. La seconde formulation utilise le passé, comme seuls, jusque là, l'avaient mal compris les "Juifs". Cette reformulation qui fait doublon est comme un marqueur, elle nous signale que nous allons avoir maintenant affaire à une "couche" qui a été rajoutée par un rédacteur ultérieur, et qui, au passage, a éprouvé le besoin de corriger ce qui lui semblait légèrement erroné dans le texte tel qu'il l'avait reçu, sans pour autant oser se contenter de le modifier directement. Et, comme par hasard, c'est précisément à partir de là qu'apparaît l'identification du pain avec la chair de Jésus, soit le thème de l'eucharistie...

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