Qu'est-ce que c'est que ce seigneur qui se met au service de ses serviteurs ? non mais franchement, où a-t-on vu ça, où sont-ils allés chercher une telle idée ? et bien sûr, encore plus sachant que, derrière ce seigneur, cette petite histoire parle de Dieu lui-même ! Évidemment, puisque si c'est bien Dieu qui se fait ainsi serviteur des hommes, on en conclut facilement que, ce faisant, il nous invite aussi à en faire de même, et on dira alors, ce qu'on a très tôt reproché au christianisme, qu'il est une religion d'esclaves, une religion conçue pour enseigner aux esclaves de bien rester dans leur rôle d'esclaves, aux ouvriers de bien rester dans leur rôle d'ouvriers, et à toute la hiérarchie sociale de bien rester sage, chacun bien à sa place.
On peut comprendre une telle réaction, et de plus le christianisme, au long des âges, a effectivement beaucoup trop souvent, sinon systématiquement, servi à justifier cette hiérarchie sociale, été utilisé par ceux qui ont du pouvoir, à quelque degré que ce soit, pour faire en sorte que celui-ci ne soit pas remis en cause, alors que, de ce point de vue-là, du point de vue de qui a du pouvoir, ce n'est pas à ça que la parabole les invite ! mais bien à l'inverse... Si donc tel avait été le but de ceux qui ont énoncé cette parabole, personnellement j'aurais évité de suggérer la moindre possibilité d'une inversion des rôles, trop dangereux d'y faire allusion, ne serait-ce même que sous la forme d'une "fête des fous", cela finirait par donner des idées à certains.
Cette petite histoire racontée par Luc fait penser à celle des dix jeunes filles chez Matthieu : dans les deux cas il est question d'un seigneur (ou maître) qui doit rentrer des noces, de serviteurs ou de servantes qui doivent l'attendre, et de lampes qui devront être allumées lors de ce retour, le tout au milieu de la nuit. Il semble difficile de penser à une simple coïncidence, le plus probable est que Luc, cependant, qui a une tendance à vouloir être bienveillant envers tout le monde, n'appréciait pas du tout de devoir exclure la moitié des serviteurs de la fête finale, comme cela se passe chez Matthieu pour la moitié des jeunes filles, et d'autre part, Luc voulait aussi montrer, au moins symboliquement, cette figure de Jésus dans le rôle concret du serviteur lui-même, comme le fait Jean dans son évangile au cours du dernier repas.
On peut s'interroger alors sur ce concept de retour des noces : ce thème évoque le supposé retour de Jésus après sa montée au ciel, c'est-à-dire après qu'il ait fini d'apparaître ressuscité. On sait que cette fin des "apparitions" a posé de graves questions aux premières communautés, on ne comprenait plus, sa "résurrection" était d'abord comprise comme le commencement du Royaume, et puis voici que non, cela ne se produit pas, plus tard même quelques uns vont commencer à mourir, et Jésus semble être passé aux abonnés absents. C'est à ce moment-là qu'on a pensé expliquer cette absence par le fait qu'il devait d'abord convoler en justes noces avec Dieu au ciel (siéger à sa droite), avant de revenir sur terre y chercher tous ses fidèles pour les emmener avec lui.
Aujourd'hui encore, les chrétiens sont dans cette attente du retour de leur héros, mais il est clair que cette perspective a été une supposition émise par eux, et on peut donc en conclure que ces histoires comme celle-ci, et d'une manière générale tous les passages qui parlent d'un retour de Jésus après un temps d'absence, sont des créations des premiers chrétiens, et non pas des paroles authentiquement prononcées par lui, alors que déjà il n'imaginait certainement pas ne serait-ce que sa résurrection de la façon dont elle aussi nous est rapportée...
Mais ceci ne nous explique pas où ils sont allés chercher cette idée d'un seigneur, d'un maître, de Dieu lui-même, se faisant serviteur des hommes ! sauf à envisager que ce soit réellement ainsi qu'ils l'ont découvert, que ce soit une expérience concrète qu'ils ont faite après la mort de leur rabbi, qu'ils soient effectivement entrés eux aussi dans cette relation particulière, personnelle, intime, profonde, d'un Dieu présent en eux comme il l'était en Jésus, un Dieu père qui m'accompagne à chaque instant, sans aucun jugement, disponible pour moi dès que j'en aurai besoin, attentif, serviteur de chacune et chacun.
Là me semble être la seule explication possible...!?
Agrandissement : Illustration 1
que vos reins soient ceints
et les lampes allumées
et vous semblables à des hommes
qui attendent leur seigneur
quand il doit revenir des noces !
pour qu'étant arrivé et ayant toqué
ils puissent lui ouvrir aussitôt
heureux ces serviteurs-là !
qu'étant revenu le seigneur trouvera veillant
amen je vous dis
qu'il se ceindra lui-même
et les attablera
et s'étant approché les servira
et s'il les trouve ainsi même s'il ne vient
qu'à la deuxième ou à la troisième veille
heureux sont-ils ceux-là !
(Luc 12, 35-38)