Luc nous donne le minimum minimum sur cette expulsion des vendeurs de l'enceinte du temple. Cet épisode est l'un des rares, avec la multiplication des pains, qui nous soient donnés par les quatre évangélistes. Cependant, il y a une différence importante entre la version de Jean et celle des trois synoptiques, à savoir que pour Jean cet esclandre dans le temple se serait produit au début du ministère de Jésus, quand pour les synoptiques ce serait vers la fin, quelques jours avant la Passion. Comme souvent, c'est vraisemblablement Jean qui est conforme à la réalité historique, il est plus probable que Jésus se soit permis cette provocation dans les débuts de son aventure, quand les foules le suivaient et le soutenaient, alors qu'on sait par le même Jean que, suite à la multiplication des pains et son refus d'aller se faire couronner roi à Jérusalem, lesdites foules ont été déçues et le désamour s'en est suivi.
Quoi qu'il en soit, Jean est celui qui nous donne le plus de détails sur cette scène dans l'enceinte du temple (il fait un fouet, il expulse aussi brebis et bœufs, il éparpille la monnaie des changeurs, il renverse leurs tables) quand Luc résume tout cela par le seul "il expulse les vendeurs". Il semble douteux que Jésus ait cru à la présence effective de Dieu dans ce temple, lui qui la vivait de manière bien plus parlante en lui-même, et comprenait certainement qu'il en allait de même pour absolument tout le monde ! Mais tant qu'à avoir un temple, qu'au moins on le respecte ! Quand il y montait dans son enfance et sa jeunesse avec ses parents, ce commerce autour des offrandes agréées pour les sacrifices se faisait en-dehors de cette enceinte ; l'avoir déplacé à l'intérieur avait pour objectif essentiel la perception d'une taxe supplémentaire au profit de ceux dont toute la richesse se faisait déjà grâce à ce rôle central du temple dans le judaïsme...
On peut alors se demander ce qui motivait le plus Jésus dans cette attaque : défendre la religiosité de celles et ceux qui croyaient à cette présence réelle de Dieu dans le temple (dans le "saint des saints"), ou reprocher à ceux qui les exploitaient de ne croire en rien ? A priori, s'agissant de prôner un Dieu présent en chacune et chacun, ce serait plutôt la seconde raison. La religiosité qui s'attache à des lieux "saints" est certes à respecter, même si elle se trompe d'objet, elle contribue quand même à une certaine forme de communion entre les personnes qui y adhèrent. Cependant, il serait certainement mieux aussi qu'elle arrive à dépasser cet attachement extérieur, pour atteindre au lieu vrai de la présence divine, à savoir absolument partout et en tout ce qui est, au lieu de rester ainsi focalisée sur seulement certains lieux précis, dont l'importance ne tient qu'au consensus d'un grand nombre, et non à une réalité intrinsèque.
Mais le pire est tout autant certainement ceux qui ne croient en rien, ni en cette présence en certains lieux ou rites ou etc., ni surtout en la toute simple réalité de la transcendance, et qui, de plus, n'en exploitent pas moins pour autant ces croyances des autres. Si on n'a jamais fait soi-même personnellement l'expérience de la transcendance, ne pas croire en sa réalité est évidemment compréhensible et défendable comme positionnement métaphysique : je ne sais pas, donc je ne me prononce pas. Toujours si on n'a jamais fait soi-même personnellement l'expérience de la transcendance, croire en sa non-réalité est là encore acceptable, mais à une condition, de bien être conscient qu'il ne s'agit que d'une croyance : je ne crois pas qu'il existe quelque chose du genre de la transcendance. Mais affirmer qu'une telle chose n'existe pas, ne peut pas exister, ne peut être qu'une invention, un fantasme, une hallucination...?
Comment pourrait-on savoir, connaître, avec certitude, cela, cette supposée non existence ?
Agrandissement : Illustration 1
et étant entré dans l'enceinte du temple
il commença à expulser les vendeurs
en leur disant
« il a été écrit
"et ma maison sera une maison de prière"
mais vous vous en avez fait
"une caverne de brigands" »
et il enseignait chaque jour dans l'enceinte du temple
mais les chefs des prêtres
et les scribes
et les notables du peuple
cherchaient à le perdre
et ils ne trouvaient pas quoi faire
car tout le peuple était accroché à lui
en l'écoutant
(Luc 19, 45-48)