Billet original : Exaltation
Et Marie dit :
« Exalte, mon âme, le Seigneur ! Exulte, mon esprit, en Dieu, mon sauveur,
« parce qu'il a posé son regard sur l'humilité de sa servante. Car voici : dès cet instant, tous les âges diront mon bonheur, parce qu'il a fait pour moi de grandes choses, le Puissant : saint est son Nom !
« Et sa miséricorde, d'âges en âges, sur ceux qui le craignent. Il fait vigueur de son bras, il disperse ceux qui s'enorgueillissent en pensée dans leur cœur. Il descend les puissants des trônes et il hausse les humbles. Ceux qui ont faim, il les comble de biens et les riches, il les renvoie vides.
« Il vient en aide à Israël son enfant, se souvenant de sa miséricorde, comme il a parlé à nos pères, en faveur d'Abraham et de sa semence, pour l'éternité. »
Marie reste avec elle quelque trois mois, et elle revient dans son logis.
Luc 1, 46-56
Après l'annonce que lui a faite l'ange, samedi, Marie est aussitôt partie rendre visite à sa cousine Élisabeth. A-t-elle seulement pris le temps d'informer Joseph de son état ? Luc n'en dit rien, pour lui Joseph n'a rien à voir dans cette histoire, qui se passe uniquement entre Marie et Dieu. On ne peut s'empêcher de penser à Ève à la naissance de Caïn, qu'elle appelle ainsi parce que, dit-elle, elle a 'acquis' (racine du mot Caïn) un homme avec YHWH. Là aussi Adam était mis hors circuit, l'histoire semblait se jouer entre la femme seule et Dieu. Or, on sait ce qu'il est advenu de ce cher bambin 'acquis' par sa maman... un garçon bien obéissant, qui fait tout comme il faut dans les règles, qui s'échine chaque jour à cultiver le sol, comme avait ordonné YHWH, mais qui ne supportera pas que son cadet qui, lui, en se promenant derrière un troupeau désobéit au même ordre de YHWH, ait le droit de vivre. N'insistons pas, nous pouvons apprécier chez Luc l'attention qu'il donne aux femmes, d'une manière générale, par rapport aux autres évangélistes plus empreints de machisme patriarcal, sa dépréciation complète du rôle de Joseph n'en pose pas moins problème, et ouvre la voie à toute une mariolâtrie ultérieure qui pourra aller jusqu'à faire de Marie comme un alter ego du Père, ce qu'elle-même aurait été bien surprise d'apprendre...
Chez Élisabeth, Jean, le futur baptiseur, s'est manifesté de telle manière dans le ventre de sa mère, qu'elle-même s'est enfin sentie libérée de son secret. L'Esprit lui révèle que Marie aussi est enceinte, et qui est cet autre enfant, en sorte qu'elle peut reconnaître son propre manque de foi par rapport à sa cousine : "Heureuse es-tu toi qui a cru..." C'est à cet hommage d'Élisabeth, que Marie veut répondre par le texte que nous avons aujourd'hui, le 'magnificat' selon le mot par lequel commence cette prière en latin. Heureuse ? certainement. Bénie parmi toutes les femmes (ce qui signifie un sommet à jamais indépassable) ? sur ce point Marie reste plus prudente que sa cousine : "de grandes choses", dont se souviendront "tous les âges", cela lui semble suffisant. Elle ne perd pas son humilité, rendant grâces aussitôt, au-delà de sa propre personne, pour tous les bienfaits de Dieu pour tous "ceux qui l'honorent" : s'il a "posé son regard" sur elle, elle n'oublie pas qu'il a aussi et surtout "rabaissé les orgueilleux, détrôné les puissants, relevé les humbles, nourri les affamés, ruiné les riches" tout au long des siècles, restant en ceci fidèle à sa promesse initiale à Abraham, et que ce qui lui arrive à elle en ces jours n'est que l'aboutissement de cette attitude d'attention constante de Dieu pour son peuple. Loin de prendre la grosse tête, Marie se re-situe immédiatement comme simplement une juive, emblématique, mais parmi tous les juifs.
On peut voir encore cette même humilité de Marie en action, en plus gros plan en quelque sorte, dans la première phrase de la prière, où il est question d'une part de son âme (ψυχή : psyché) et d'autre part de son esprit (πνεῦμα : pneuma). Dans cette anthropologie, l'être humain est tripartite — corps, âme, et esprit — et l'esprit est ce que Thérèse d'Avila a appelé la "fine pointe de l'âme", c'est-à-dire cette étincelle divine d'où nous sommes issus. Que l'esprit de Marie ait exulté (le verbe en grec est au passé), elle n'y peut rien : c'est Dieu lui-même qui a exulté en elle ! Ce sont des choses qui peuvent tous nous arriver, nous sommes parfois (pour certains : souvent ?), saisis par quelque chose qui nous dépasse complètement, sans nous être pour autant étranger : c'est notre divinité qui se manifeste en nous. Ceci, donc, n'est pas à proprement parler de notre ressort, et c'est ce qui est arrivé à Marie, et qu'elle exprime par son "mon esprit a exulté en Dieu mon sauveur". Ce qui est de notre ressort, c'est la réponse que va y donner notre âme. Allons-nous nous complaire et nous auto-congratuler d'une telle félicité ? telle n'est en tout cas pas la réponse de Marie, mais : "exalte mon âme le Seigneur !", ce qui est autant la constatation émerveillée d'un état de fait, qu'une exhortation qu'elle s'adresse à elle-même à demeurer dans cette même disposition. Que notre âme se tourne donc entièrement vers celui dont elle vient, lui retournant ses dons en reconnaissance de ses bienfaits, telle est l'attitude à laquelle nous invite ce récit.