Billet original : Douze en tout
Il monte sur la montagne. Il appelle à lui ceux qu'il voulait : ils s'en vont vers lui. Il en fait douze, pour être avec lui, et pour les envoyer clamer, avec pouvoir de jeter dehors les démons.
Il fait les douze : il impose un nom à Simon : Pierre ; Jacques (de Zébédée), et Jean, le frère de Jacques, et il leur impose un nom : Boanerguès (c'est : “Fils du tonnerre”) ; André, Philippe, Bartholomée, Matthieu, Thomas, Jacques (de Halphée), Thaddée, Simon le Cananéen, et Judas Iscarioth, qui l'a lui-même livré.
Marc 3, 13-19
"Il en fait douze", "il fait les douze" : Marc souligne, c'est Jésus qui a choisi ces douze-là, c'est lui qui a voulu qu'il y ait un groupe restreint, une garde rapprochée, un premier cercle, parmi tous ceux qui le suivaient. Le verbe est précis : faire, fabriquer, c'est comme un architecte qui a pensé un plan et qui le met en œuvre. Si nous ne nous fions qu'à Marc, la question ne fait pas de doute, les douze sont une institution de Jésus lui-même. Si nous lisons Matthieu (10, 1-4), c'est moins évident. On est dans l'envoi en mission, et Jésus "appelle à lui ses douze disciples" : il est sous-entendu que le groupe existe déjà, mais Matthieu ne nous en a pas décrit auparavant l'institution, comme si cela allait de soi (?). Chez Luc (6, 12-16), Jésus "élit douze, d'entre eux", c'est un choix comme chez Marc, mais Luc ne nous dit pas quelle en est la raison, il faudra attendre trois chapitres plus loin (9, 1s) pour apprendre qu'ils ont été envoyés en mission... Sans infirmer franchement le propos de Marc, Matthieu et Luc l'ont quand même clairement atténué. On peut remarquer de plus, sur l'ensemble de leurs évangiles respectifs, que, là encore, c'est Marc qui fait le plus souvent mention de ce groupe des Douze.
Tout se passe donc comme si, à l'époque où Marc rédige, on a encore un souvenir clair de ce groupe et qu'on tient à en faire mémoire, mais qu'aux époques où Matthieu et Luc rédigent à leur tour, l'importance de ce même groupe est devenue moins évidente, on comprend moins son rôle dans l'histoire, c'est-à-dire non pas dans l'histoire de Jésus, mais dans l'histoire des communautés qui est en train de s'écrire. Effectivement, si on lit les Actes des Apôtres, on s'aperçoit que, concrètement, dans ce récit officiel des débuts de l'Église, ce groupe des douze disparaît vite en tant que tel. On ne nous parle plus alors que de quelques figures — en fait, de manière assurée, il ne reste même que Pierre... Cette évolution du groupe des douze est à peu près certaine, il a bel et bien disparu dans les oubliettes de l'histoire, avant de resurgir plus tard dans la légende comme fondement mythologique de l'autorité hiérarchique dans l'Église. Si on fait le tour, par exemple, de ceux qui nous sont indiqués dans les Actes comme étant les "piliers de l'Église" dans ces premiers temps, ceux qui participent à ce qu'on considère comme le premier 'concile', à part donc Pierre déjà mentionné, nous avons un Jacques — mais c'est le frère de Jésus, et non le fils de Zébédée —, nous avons aussi un Jean — mais c'est le "disciple que Jésus aimait", et non l'autre fils de Zébédée —, et enfin nous avons Paul — et là tout le monde sait bien qu'il n'avait même pas connu Jésus de son vivant...
Ceci ne signifie pas nécessairement que le groupe des douze n'ait pas existé. Mais en tout cas, que Jésus n'avait certainement pas prévu pour lui de rôle après sa mort, ou alors qu'il s'était bien planté (!), mais en réalité tout l'enseignement de Jésus témoigne qu'il ne croyait pas à l'efficacité des institutions, quelles qu'elles soient... Si Jésus a refusé de renverser le sanhédrin, alors que c'était ce que souhaitaient ses partisans, ce n'était sûrement pas parce qu'il avait l'idée d'ériger ultérieurement d'autres instances à la place. Jésus a orienté, tout du long, son ministère en direction des personnes, et seulement des personnes, interpellant directement chacun et chacune. Chaque fois qu'il s'est adressé à des institutions, ça a été pour les critiquer. S'il a pu choisir spécifiquement douze de ses disciples parmi les autres, ce n'était certainement pas pour qu'ils deviennent les chefs ! Peut-être pour qu'ils servent d'exemple ? Marc nous dit ici que c'était en premier pour qu'ils "soient avec lui", ce qui signifie sans doute pour qu'ils prennent déjà exemple sur lui, en étant le plus souvent possible à son contact, et après quoi il était prévu qu'ils "prêchent et exorcisent", autrement dit qu'ils fassent effectivement ce que Jésus faisait. Il s'agissait donc ni plus ni moins qu'ils soient, simplement, ...ses disciples ! Ce qui nous est dit ici, c'est strictement ce que Jésus attendait de tout disciple, c'est ce à quoi nous aspirons sans doute tous, si nous nous considérons comme tels.
Si nous en restons à ce texte, il semble clair qu'on ne comprend pas très bien les raisons spécifiques de ce groupe des douze, et qu'on comprend bien, par contre, pourquoi Matthieu et Luc n'ont pas jugé bon d'insister. Si Jésus a eu une intention précise pour les douze, c'est plutôt dans un autre passage qu'on peut la deviner, dans celui où il leur aurait prédit que, dans le Royaume, ils "siègeraient sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël" (Matthieu 19, 28 ; Luc 22, 30). Il faut bien sûr prendre cette prédiction avec beaucoup de précautions. Quand on voit le refus constant de Jésus, tout du long de son ministère, de juger qui que ce soit (à part ceux qui prétendent juger les autres...), on imagine mal qu'il ait promis aux douze qu'ils feraient un jour ce que lui s'interdisait. Mais ce qui peut être retenu de ce passage, c'est l'association entre les douze et les douze tribus d'Israël. Le groupe des douze a pu être constitué pour symboliser l'idée que se faisait Jésus de la portée de son ministère : destiné aux seuls juifs (il est à peu près certain que Jésus n'envisageait pas une portée universelle à son message), mais à tous les juifs (les douze signifiant les douze tribus, c'est le nombre-clé de la totalité d'Israël). Un indice corrobore fortement cette signification, c'est le fait que Luc décrit, outre un envoi en mission des douze, un second envoi en mission, cette fois de soixante-dix disciples (ou soixante-douze, selon les manuscrits). Or, soixante-dix est le nombre total supposé de nations autres qu'Israël (Genèse 10 : le texte hébreux recense soixante-dix nations, tandis que le texte grec de la septante en recense soixante-douze...), et Luc est précisément l'évangéliste des nations. Luc, donc, montre ainsi que, lui, au moins, a bien compris ce que signifiaient les douze !