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Billet de blog 23 janvier 2025

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Qu'on ne le dise pas !

Pourquoi Dieu se limiterait-il à ne s'être incarné qu'en un seul être, une seule personne, un seul humain ? Une telle conception est un certain aboutissement logique d'une notion de Dieu complètement extérieur au monde, mais pourquoi cet a priori ?

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Il est difficile de traduire les deux derniers mots de ce passage. Littéralement, il s'agit d'interdire aux esprits impurs de rendre Jésus connu. Or, on vient de nous dire sans aucune ambiguïté que Jésus est déjà connu, sa réputation s'est répandue dans toutes les régions qui entourent la Galilée (Judée — avec sa capitale Jérusalem — au sud ; Idumée — et autres régions au-delà du Jourdain — à l'est ; régions de Tyr et de Sidon au nord ; à l'ouest, c'est la mer...), et de toutes ces régions on accourt à Capharnaüm pour se faire guérir par lui. On ne voit pas bien comment ces esprits impurs pourraient augmenter cette réputation ; en faisant venir des gens d'encore plus loin, jusqu'aux limites du monde connu ?

Ce n'est cependant vraisemblablement pas de cela qu'il s'agit ici. La question est plutôt en rapport avec ce que ces esprits crient au moment d'être expulsés : "tu es le fils de Dieu". C'est cela que Jésus ne veut pas voir se répandre, qu'on aille dire partout qu'il serait le fils de Dieu. Il ne faut pas se tromper ici sur ce que cette expression ne signifie pas. Après deux mille ans de christianisme, quand on entend le "fils" de Dieu, on comprend le "Fils" de Dieu, c'est-à-dire la deuxième personne de la Trinité, et donc que Jésus serait Dieu lui-même. Mais ici, dans ce contexte, ce n'est pas du tout cela. On appelle "fils de Dieu" toute personne qui a des faveurs spécifiques de la part de Dieu, des rois, des prophètes... Tout au plus, peut-on comprendre que les esprits veulent dire qu'il est ce "fils de Dieu" particulier que tous attendent, celui qu'ils appellent aussi "l'oint de Dieu" ("l'oint" en français, ou "le messié" en hébreu, ou "le christifié" en grec), celui dont ils espèrent qu'il va les débarrasser de l'occupant romain...

Ce que Jésus ne veut donc pas, c'est cela, qu'on se mette à dire qu'il serait ce personnage-là, cet être mythique, ce fantasme. Mais en réalité il n'y a nul besoin que les esprits le disent, c'est de toutes façons ce que les gens pensent déjà ; pour eux, ces signes qui se produisent, ces "miracles", ces guérisons, ne peuvent signifier qu'une chose, qu'il est bien ce sauveur, cet homme providentiel, ce futur père de la nation. Pourquoi alors Jésus interdit-il aux esprits de dire tout haut ce que les gens pensent, peut-être encore seulement tout bas ?

Cette problématique est ce que, en exégèse, on appelle généralement de l'expression "secret messianique", et on désigne par là le fait que Jésus aurait voulu éviter que les gens l'identifient sous les traits de ce sauveur politico-militaire. Mais, pensent évidemment les mêmes exégètes, Jésus était quand même bien "le" Messie, "le" Christ, "le" Fils de Dieu ! (et comment pourraient-ils penser autrement, puisque c'est là la théologie qu'ont élaborée les premiers chrétiens leurs prédécesseurs...) Mais en réalité, dans notre texte du jour, rien ne permet d'en tirer une telle conclusion ; tout ce qui nous est dit est que Jésus refuse d'être connu sous une telle réputation, d'être "un" fils de Dieu, même un quelconque parmi tant d'autres. Non pas nécessairement qu'il la réfute (on voit dans l'évangile de Jean à quel point il se sent proche de celui qu'il appelle son Père), mais parce que ce ne sont pas seulement les attentes trop politiques de ses coreligionnaires qu'il ne veut pas encourager, mais bien plus : toute attente d'un salut extérieur, toute attente d'un personnage providentiel, toute attente d'un sauveur, d'un superman, d'un père noël, etc., etc.

Le chemin de la spiritualité est un chemin absolument personnel. Des figures peuvent nous y accompagner, nous y servir de modèle, mais seulement jusqu'à un certain point. Ensuite, c'est une aventure entre Dieu seul et moi. Ce qui ne veut pas dire qu'elle ne concerne alors plus que moi, c'est même le contraire, mais c'est une autre question, un autre sujet.

Illustration 1

et Jésus avec ses disciples
    s'en retourna vers la mer
et une grande multitude l'a suivi
    de la Galilée et de la Judée
    et de Jérusalem
    et de l'Idumée et d'au-delà du Jourdain
    et de la région de Tyr et de Sidon
une grande multitude
    qui a entendu tout ce qu'il faisait
    est venue vers lui

et il a dit à ses disciples
qu'une barque soit toujours prête pour lui
    à cause de la foule,
    afin qu'elle ne l'écrase pas
car il en guérissait beaucoup
si bien qu'ils fondaient sur lui pour le toucher
    tous ceux qui étaient harcelés
et les esprits impurs
quand ils le voyaient
    tombaient devant lui et criaient en disant
« tu es le fils de Dieu ! »
    mais il les engueulait
    pour qu'ils ne le fassent pas connu

(Marc 3, 7-12)

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