Billet original : Surprise surprise
Jésus, lui, va au mont des Oliviers. À l'aube, de nouveau il arrive au temple et tout le peuple vient à lui. Il s'assoit et les enseigne.
Or les scribes et les pharisiens amènent une femme surprise en adultère. Ils la placent au milieu. Ils lui disent : « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d'adultère. Dans la loi, Moïse nous a commandé de lapider celles-là. Toi donc, que dis-tu ? » Ils disent cela pour l'éprouver, et pour avoir à l'accuser. Or Jésus se courbe, du doigt il écrit en bas, sur la terre.
Ils restent à le questionner. Il se redresse et leur dit : « Le sans-péché parmi vous, que, le premier, sur elle il jette pierre ! » Il se courbe de nouveau et il écrit sur la terre. Ce qu'ayant entendu, ils sortent un à un, en commençant par les plus vieux. Il reste seul ; et la femme est au milieu.
Jésus se redresse et lui dit : « Femme, où sont-ils ? Pas un ne t'a condamnée ? » Elle dit : « Pas un, Seigneur ! » Alors Jésus lui dit : « Moi non plus je ne te condamne pas. Va ! de cet instant, ne pèche plus ! »
Jean 8, 1-11
Ce Jésus qui se retire la nuit au mont des Oliviers, pour revenir le jour enseigner dans le Temple, c'est le Jésus des synoptiques pendant son séjour à Jérusalem (Luc 21, 37-38), pas celui de Jean. D'autres éléments de vocabulaire de ce passage sont aussi typiques des synoptiques, et plus précisément de Luc. Le thème de la prévention pour les femmes est aussi caractéristique de Luc. Enfin, cet épisode (y compris le dernier verset de samedi : "Ils vont, chacun dans son logis.") est manquant dans de nombreux manuscrits anciens de l'évangile de Jean, et il est ignoré de la plupart des commentateurs des premiers siècles... Bref, nous avons affaire à une péricope qui a très peu de chances de provenir de la communauté johannique, et qui, si elle ne vient sans doute pas de Luc lui-même non plus (sinon on en aurait une version similaire dans son évangile), provient quand même d'un rédacteur qui était bien imprégné de sa thématique et de son style. En somme, c'est un "à la manière de Luc" qui s'est retrouvé inséré dans l'évangile de Jean, pour une raison précise qu'on ignore. La suite du chapitre, d'ailleurs, n'a pas de rapport avec cette scène, ressemblant plutôt à une suite des discours de la semaine dernière.
Le scénario de cet épisode nous fait penser plus précisément à cet autre, rapporté par les synoptiques, de la question sur l'impôt dû à César (Marc 12, 13-17 ; Matthieu 22, 15-22 ; Luc 20, 20-26). Dans les deux cas, il s'agit de piéger Jésus, de le mettre dans une situation où, quelque choix qu'il fasse, il va y laisser des plumes. Sur l'impôt à César, s'il dit publiquement qu'il ne faut pas le payer, il est bon pour une dénonciation auprès de l'occupant. S'il dit qu'il faut le payer, il se met à dos l'immense majorité de ses coreligionnaires. Dans le cas de notre femme adultère, s'il ne la condamne pas, il enfreint ouvertement la Torah, il est bon pour une arrestation immédiate par les autorités religieuses. S'il la condamne, il se contredit dans tout son enseignement sur la miséricorde infinie et le pardon de Dieu pour tous les pécheurs. Dans les deux situations, Jésus s'en sort simplement en renvoyant le dilemme à ses interlocuteurs. L'impôt à César ? ils acceptent déjà d'utiliser sa monnaie ; ils veulent bien des avantages de l'occupation, mais ils prétendraient s'exonérer des contreparties ? On a interprété la maxime "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu" comme une invitation à compartimenter notre vie en deux domaines, le temporel et le spirituel, une sorte de mode de vie schizophrénique. Mais l'idée de Jésus allait en réalité plus loin que ça, c'était bien plutôt une invitation à se dégager du temporel. De nos jours, à ceux qui se plaignent de payer trop d'impôts, il leur répondrait qu'il suffit qu'ils gagnent moins d'argent...
Pour notre femme adultère, Jésus s'en sort donc un peu de la même façon. Vous prétendez juger cette femme ? commencez par vous juger vous-mêmes, et, dès que vous vous trouverez parfaits, pas de problème, vous la jugerez comme bon vous semble... On peut noter que ce sont alors les plus âgés de l'assistance qui se retirent les premiers, ce qui peut signifier qu'ils sont les plus pécheurs — mais ceci serait plutôt désespérant comme perspective, indiquant que la tendance générale de la nature humaine serait de faire toujours de plus en plus de conneries... —, ou plutôt, donc, qu'ils sont les plus enclins à se savoir pécheurs, là où les plus jeunes sont encore plus facilement tentés de s'imaginer parfaits. Et voici qu'il ne reste plus que Jésus face à la femme. Le texte prend alors bien garde de ne pas se prononcer : est-ce parce que Jésus, seul, est "sans-péché" ? On peut supposer, bien sûr, que c'est ce qu'a voulu sous-entendre le rédacteur, mais l'apostrophe n'était quand même adressée qu'aux interlocuteurs de Jésus : le sans-péché "parmi vous". Jésus, lui, ne s'affirme pas par là, explicitement, être tel, même s'il est évident que dans toute cette assemblée, c'est lui qui en était au moins le plus proche.
On peut s'interroger aussi sur cette attitude de Jésus qui nous est décrite à deux reprises : il se courbe et écrit sur la terre. "Il se courbe" : étant donné que Jésus est assis, on pourrait traduire aussi "il baisse la tête", qui est un des autres sens de ce verbe. Dans tous les cas, il s'agit d'une attitude d'humilité. Le seul autre emploi de ce verbe dans les évangiles est en Marc 1, 7, quand Jean Baptiste dit qu'il n'est pas digne de "se baisser" pour défaire une des sandales de Jésus. C'est une attitude d'humilité, de respect ; Jésus est bien conscient de sa responsabilité en cet instant. Face à cette femme et à ce qu'elle risque, cette attitude montre à quel point ce n'est pas pour lui juste une question théorique. Il y a réellement en Jésus un infini respect pour tout être humain. Même s'il dit à la fin à la femme "Va ! et ne pèche plus !", ce qui indique qu'il considère qu'elle avait bien commis un péché, il est pour autant incapable de la condamner. On peut bien sûr ici se demander pourquoi l'homme avec lequel elle a été surprise n'est pas aussi mis en accusation (alors que la Torah prévoit bien que ce soient en principe les deux "coupables" qui soient condamnés), on peut même imaginer que c'était l'homme qui l'avait forcée, et pourquoi pas violée. Mais de telles extrapolations, certainement dictées par les meilleures intentions, n'aboutissent concrètement qu'à affaiblir la profondeur de l'attitude de Jésus : ce n'est pas seulement en vertu de circonstances atténuantes, qu'il refuse de condamner ; c'est un choix absolu de sa part. Quelles que soient la responsabilité et la culpabilité, Jésus refuse de condamner qui que ce soit.
Il nous reste encore l'écriture sur la terre. Ce qui est déterminant, ici, c'est le support de cette écriture : sur la terre, ce que Jésus est en train d'écrire est destiné à s'effacer et disparaître. Il y a évidemment une symbolique très forte, au moment où une femme risque sa vie à cause d'écrits, censés eux, être éternels, comme gravés dans le marbre, de la Torah. On peut alors interpréter ce geste de Jésus comme une contestation radicale de ce caractère quasi intangible (en réalité "divin") attribué aux Écritures. C'est une interprétation un peu extrême, mais assez dans la ligne des conceptions de Luc, dont nous avons dit qu'il était sans doute l'inspirateur de cet épisode. Mais on peut aussi comprendre cet acte d'écriture sur la terre d'une façon un peu moins radicale, et qui prend en même temps plus de sens : on peut supposer que Jésus est en train d'écrire l'acte d'accusation de la femme. Nous avons vu que son refus de condamner ne voulait pas dire qu'il l'innocentait de toute faute. C'est donc peut-être ça qu'il est en train d'écrire, ces fautes, évaluées à l'aune de la Torah, mais transcrites sur un support qui disparaîtra, tout comme ces mêmes fautes qu'elle a effectivement commises et qui sont écrites dans son cœur, vont cependant en disparaître par la grâce du pardon...