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Billet de blog 24 avril 2015

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Pain de route

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Billet original : Pain de route

« Moi, je suis le pain vivant descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra pour l'éternité. Le pain que moi je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde. » 

Les Juifs donc se querellent entre eux en disant : « Comment peut-il, celui-là, nous donner sa chair à manger ? »  Jésus leur dit donc : « Amen, amen, je vous dis : si vous ne mangez la chair du fils de l'homme et ne buvez son sang vous n'avez pas de vie en vous. Qui consomme ma chair, et boit mon sang, a vie éternelle. Et moi, je le ressusciterai au dernier jour. 

« Car ma chair est vrai aliment, et mon sang est vraie boisson. Qui consomme ma chair, et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui. Comme le Père, le vivant, m'a envoyé et comme moi, je vis par le Père, ainsi qui me consomme, celui-là aussi vivra par moi. 

« Tel est le pain descendu du ciel : non pas comme ont mangé les pères, et ils sont morts. Qui consomme ce pain vivra pour l'éternité. » 

Il dit ces choses dans une synagogue, en enseignant, à Capharnaüm.

Jean 6, 51-59

Nous voici donc en principe arrivés à ce qui devrait être considéré comme l'apothéose finale du discours sur le pain de vie. En principe, seulement, parce que en fait : d'une part ce n'est pas exactement la fin, il va y avoir encore comme un épilogue ; d'autre part, on peut se demander si le nouveau thème, celui de l'eucharistie, qui vient d'être abordé, est forcément un progrès par rapport à celui du pain comme Parole. Pour introduire ce nouveau thème, nous avions déjà noté hier l'apparition de l'idée, absente jusqu'ici, que le pain serait la chair de Jésus. Aujourd'hui, nous pouvons noter de plus cette apparition tout aussi soudaine du sang de Jésus, et lui ne s'appuyant sur aucune image préalable, puisque tout le discours ne nous a parlé que de pain, pas de vin. Nous pouvons remarquer aussi comme ce couple chair-sang nous est seriné : quatre fois en quatre versets successifs (53-56). Celui qui a introduit le thème était bien conscient qu'il lui fallait marteler son message s'il voulait qu'on le remarque, par rapport à tout le reste du discours. On peut noter enfin que le tout dernier paragraphe du discours est une reprise du thème du pain seul, mais ajoutée par le rédacteur du thème eucharistique, comme pour refermer son incise, mieux l'intégrer dans l'ensemble du discours.

Ce thème de l'eucharistie est ici associé à un autre thème qu'on retrouve très souvent dans l'ensemble de l'évangile, celui selon lequel notre relation par rapport à Jésus serait similaire à celle de Jésus par rapport au Père. Ici, il est formulé ainsi : celui qui mange de Jésus "vivra par Jésus comme Jésus vit par le Père". C'est un schéma ubiquiste et protéiforme, qui nous établit dans un "monde" comme à trois niveaux, avec de haut en bas : le Père, puis Jésus, puis nous. Ce "monde" est bien sûr justifié par le fait que c'est Jésus qui nous révèle le Père, mais il a aussi l'inconvénient de faire de lui comme un obstacle entre le Père et nous, si ce schéma est destiné à demeurer "pour les siècles des siècles". Telle n'est pas cependant la perspective finale de l'évangile, qui parle bien, dans les derniers chapitres, d'un changement de schéma, avec la "venue de l'Esprit". L'évangile fonctionne donc comme une catéchèse initiatique, nous invitant dans un premier temps à nous placer dans ce rapport de subordination à Jésus — c'est le temps de l'initiation par sa Parole reçue comme pain de vie — jusqu'à ce que nous soyons nés à l'Esprit, à partir de quoi nous sommes en relation directe avec le Père, et c'est alors nous qui pouvons aussi, à notre tour, témoigner de la même Parole, devenir pain de vie descendant du ciel.

Il est certain que cette perspective générale de la théologie johannique n'est guère compatible avec la place qui a été accordée par la suite à l'eucharistie par l'Église. Il est certain que cette eucharistie ne peut avoir de sens, dans cette perspective générale de la théologie johannique, que dans la seule phase d'initiation du disciple. On comprend alors que l'évangile de Jean n'ait pas voulu relater l'institution du mémorial lors du repas du jeudi soir : ce récit à lui seul porte en germe la future déification de Jésus, telle que comprise par l'Église, comme seul Fils unique de Dieu, d'une nature radicalement différente de la nôtre ; ce récit signe l'édification d'une Église à jamais destinée à ne s'adresser qu'à, ne rassembler que, des non-initiés ; ce récit enferme dans une forme d'infantilisation éternelle, qui est le contraire de notre vocation commune de fils de Dieu pour laquelle plaide la théologie johannique. Placé ici, par contre, et abordé sans notion de mémorial à accomplir jusqu'à la fin des temps, il est certain que le thème de l'eucharistie est ainsi re-situé à sa juste place, dans le déroulement catéchétique général de l'évangile. Reste que la façon dont il est inséré, en rupture avec le thème de base du discours sur le pain de vie, indique sans aucun doute que ce thème ne faisait pas partie d'une version plus ancienne de la théologie de la communauté johannique, laquelle, à un moment difficile à déterminer, pour des raisons aussi difficiles à cerner, a cependant jugé nécessaire de l'intégrer. À chacun d'en conclure ce qui lui convient !

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