Si on en croit Matthieu, selon ce que nous avons vu il y a deux jours, c'est en Galilée que les disciples ont revu Jésus après sa mort et ce qu'il faut donc appeler sa résurrection. Certes Matthieu dit qu'il est d'abord brièvement apparu aux femmes qui étaient venues au tombeau, mais ce passage-là, très bref, ne semble pas crédible, et il s'agit sans doute d'une incise ajoutée plus tard, à cause de l'évangile de Jean. Ce dernier, en effet, affirme que c'est là, au tombeau-même, qu'a eu lieu la première apparition, à Madeleine seule, et puis viendra ensuite le soir même une apparition à tous les disciples (sauf Thomas ?) à Jérusalem. En somme, la tradition synoptique, qui est à l'origine le récit fait par des Galiléens, parle d'apparitions en Galilée, alors que l'évangile de Jean, qui est le récit fait par un Judéen, parle d'apparitions en Judée.
Chacun voit midi à sa porte, bien sûr. Mais si on ajoute en plus que l'évangile de Marc, considéré par la plupart des exégètes comme le plus ancien de tous, se terminait dans sa version initiale par la seule découverte du tombeau vide, on peut soupçonner que ces récits d'apparitions n'existaient pas initialement, que la résurrection consistait d'abord en une certitude intérieure que la mort de Jésus n'avait pas signifié la disparition totale de sa personne. Mais ceci n'était cependant pas suffisant, car tel était le destin supposé de tous les morts, de se retrouver au shéol, ou à l'hadès des grecs, le séjour des morts, lieu terne, morne, grisâtre, d'ennui interminable, tandis que leurs ossements attendaient sagement dans leur tombe un éventuel retour à la vie.
De ce point de vue, la disparition du corps du tombeau, bien évidemment considérée comme surnaturelle, suffisait en fait pour dire le destin post-mortem hors norme de Jésus : c'était un peu comme Élie enlevé tout vivant au ciel, sauf que lui, Jésus, était d'abord passé par la case décès, avant de bénéficier du même accès direct au ciel, ce qu'on pouvait peut-être considérer comme étant encore plus fort, plus exceptionnel. Même pour les patriarches (Abraham, Isaac et Jacob ; mais certainement de nombreux autres aussi), dont on pouvait penser qu'ils se trouvaient en esprit dans le sein de Dieu, leurs ossements, eux, se trouvaient encore dans leurs tombes, en attente de leur relèvement final ! De ce point de vue, donc, Jésus inaugurait bien la nouvelle ère, celle où ce relèvement final avait commencé, ce qui explique que les tout premiers chrétiens pensaient qu'ils ne mourraient pas, et ce que suffisait parfaitement à signifier la seule disparition du corps du tombeau.
Quand les récits d'apparitions auront-ils alors semblé devenir nécessaires pour soutenir leur espérance ? peut-être est-ce simplement à l'occasion du premier décès de l'un d'entre eux. Sans attendre les persécutions, sans attendre les premiers martyres, rien qu'un décès accidentel ou de maladie ou de vieillesse, peut avoir remis en cause cette perspective (puisque le cadavre de celui-là ne disparaît pas !), et on se met alors à glisser vers un schéma modifié : il y aura bien une relevée générale, mais cela va attendre encore un peu plus longtemps qu'on ne pensait, et du coup on a besoin d'éléments plus tangibles pour être certains que Jésus est bien de nouveau vivant, à partir de quoi tout est possible : non seulement on se met à le voir et à l'entendre, mais même pourrait-on supposément le toucher, et lui irait encore jusqu'à manger sous leurs yeux !
Quant au lieu de ces apparitions, les Galiléens les ont donc logiquement situées en Galilée, les Judéens en Judée, et Luc, héritier de la base du récit des synoptiques, mais pas Galiléen lui-même, plus international pourrait-on dire, concède ici que les Galiléens ont bien pu être tentés de rentrer chez eux, mais que ce serait Jésus lui-même qui leur aurait dit de rester à Jérusalem ; c'est que Luc a une perspective qui dépasse la seule histoire de Jésus de son vivant, il la continue par celle de l'extension du christianisme dans l'empire, et pour ce propos il vaut mieux que le mouvement ait eu son origine à Jérusalem, cela lui donne plus d'assise que s'il n'avait été initié que par ces provinciaux de Galilée.
Mais évidemment cela n'empêche pas cette évanescence des apparitions, et heureusement, c'est bien ce dont il s'agit et s'agira toujours : de conviction intérieure, de sens qu'on trouve ou ne trouve pas à ce qu'a été le message, et surtout attesté par sa vie même jusque dans sa mort, de cet homme-là, Jésus.
Agrandissement : Illustration 1
et voici que deux d'entre eux ce même jour faisaient route vers un village
du nom d'Emmaüs distant de Iérousalem de soixante stades
et ils s'entretenaient l'un avec l'autre de tout ce qui était arrivé
et il arriva au cours de leurs discussions et raisonnements
que Jésus lui-même s'étant approché cheminait avec eux
mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître
il leur a dit
« quels sont ces mots que vous échangez l'un avec l'autre en marchant ? »
et ils s'arrêtèrent l'air sombre
et répondant l'un du nom de Cléopas lui a dit
« tu es le seul pèlerin à Iérousalem
qui n'ait pas su ce qui s'y est passé ces jours-ci ! »
et il leur a dit
« quoi ? »
alors eux lui ont dit
« ce qui concerne Jésus le Nazarène qui fut un homme prophète
puissant en acte et en parole devant Dieu et tout le peuple
comment alors les chefs des prêtres et nos princes
l'ont livré à une condamnation à mort et l'ont crucifié
or nous espérions nous que c'était lui qui allait délivrer Israël
mais en fait avec tout ça
c'est le troisième jour depuis que ces choses sont arrivées
pourtant certaines femmes parmi les nôtres nous ont stupéfiés
étant allées à l'aube au tombeau et n'ayant pas trouvé son corps
elles sont venues nous disant avoir vu une vision d'anges
qui disent qu'il est vivant
et certains de ceux d'avec nous sont allés au tombeau
et ont trouvé comme les femmes avaient dit et lui ils ne l'ont pas vu »
et lui leur a dit
« ô sans sagesse et lents du cœur
pour croire à tout ce qu'ont dit les prophètes !
le messie n'avait-il pas à souffrir cela pour entrer dans sa gloire ? »
et ayant commencé depuis Moïse et tous les prophètes
il leur interpréta dans tous les Écrits ce qui le concernait
et ils approchèrent du village vers lequel ils cheminaient
et il fit mine d'aller plus loin mais eux le pressèrent en disant
« reste avec nous car c'est presque le soir et déjà le jour a décliné »
et il entra pour rester avec eux et quand il s'attabla avec eux il arriva
qu'ayant pris le pain il l'a béni et l'ayant rompu il le leur donnait
alors leurs yeux s'ouvrirent et ils le reconnurent
mais lui leur devint invisible
et ils se dirent l'un à l'autre
« notre cœur n'était-il pas brûlant en nous
quand il nous parlait sur le chemin en nous révélant les Écrits ? »
et s'étant levés ils repartirent sur l'heure pour Iérousalem
et ils trouvent réunis les Onze et ceux d'avec eux disant
« réellement le Seigneur a été réveillé et il est apparu à Simon »
et eux aussi racontèrent ça sur le chemin
et comment ils l'ont connu à la fraction du pain
(Luc 24, 13-35)