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Billet de blog 24 janvier 2015

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Rentrer à la maison

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Billet original : Rentrer à la maison

Il vient au logis. La foule se réunit de nouveau, si bien qu'ils ne peuvent même plus manger du pain ! 

Les siens l'entendent : ils sortent pour se saisir de lui, car ils disaient : « Il déraisonne !»

Marc 3, 20-21

"Les siens" : il s'agit de la famille de Jésus, sa mère et ses frères, qu'on va retrouver, à la fin du chapitre, autour de la maison de Pierre, empêchés d'atteindre Jésus par cette foule si nombreuse, si envahissante, que Jésus et ses disciples "ne pouvaient même plus manger leur pain". Ici, Marc nous décrit le moment où la mère et les frères de Jésus partent de chez eux, censément Nazareth, pour descendre à Capharnaüm, parce qu'ils ont "entendu" qu'il y était revenu. Marc est le seul évangéliste à nous rapporter cette première phase de l'expédition de la famille de Jésus pour se rendre à Capharnaüm. Matthieu et Luc, qui décrivent la scène autour de la maison de Pierre — avec la famille obligée de faire passer le message à Jésus qu'ils sont là et voudraient le voir —, n'ont cependant pas repris ce départ depuis Nazareth, vraisemblablement à cause de cet exposé du motif de la 'descente' : "il déraisonne", et de ses objectifs : "se saisir de lui".

"Il déraisonne" : le verbe est presque tout le temps utilisé dans les évangiles pour parler de la stupeur, des foules ou des disciples, devant certaines actions de Jésus. Évidemment, dans tous ces cas, cette stupéfaction est généralement traduite comme étant un émerveillement, un ravissement. Mais c'est le contexte qui le veut, et c'est bien sûr un ravissement qui est censé porter des fruits. Ici, pour Jésus, on pourrait aussi considérer qu'il est un 'ravi', mais dans ce sens un peu désuet qui signifie que c'est un idiot, un simple d'esprit. Simples ou compliqués, il est en tout cas certain que sa famille considérait donc qu'il les avaient perdus, ces esprits... On peut avoir du mal à accepter cette idée, d'une famille de Jésus qui ne croyait pas en lui, quand la majorité de la population de Galilée s'accrochait à lui comme au Messie. C'est que nous sommes héritiers de la légende qui a été construite, déjà par Matthieu et Luc, pour 'sanctuariser' cette famille, c'est-à-dire d'ailleurs surtout Marie. Dans un contexte de prosélytisme, et d'une religion qui cherche à acquérir une certaine respectabilité en se montrant responsable, proposer comme modèle un homme que ses plus proches considéraient comme fou, n'est pas un très bon argument de vente. Accessoirement, nous pouvons en conclure que les récits de la conception de Jésus par l'opération du saint Esprit qu'ont fournis les deux même évangélistes, font aussi partie de la même légende : il serait incompréhensible dans ce cas que Marie ait pu s'associer à cette tentative de 'kidnapping'...

"se saisir de lui" : car c'est bien de cela qu'il s'agit. L'objectif est de ramener Jésus à Nazareth, de gré ou de force, et de le mettre sous surveillance rapprochée du clan, pour qu'il ne recommence pas. Le verbe est le même que celui utilisé pour parler de l'arrestation de Jean Baptiste par Hérode, et bien sûr aussi de l'arrestation de Jésus par le sanhédrin. Il ne faut pas pour autant nécessairement noircir leurs intentions, et faire l'effort de les comprendre. Jésus est resté avec eux quelques vingt-cinq à trente ans sans que rien ne puisse laisser prévoir ce qui s'est passé par la suite. Puis il est parti auprès de Jean Baptiste comme disciple : là encore, rien n'indiquait que Jésus puisse être quelqu'un d'exceptionnel. Et puis voilà qu'après l'arrestation de Jean, il est revenu, et que d'un seul coup il serait le Messie ! C'est, au contraire, qu'il y croient, qui aurait été surprenant. Ajoutons qu'à l'occasion de ce retour en Galilée, il n'a même pas pris la peine d'aller les voir, comme s'il les snobait, les méprisait, qu'il avait honte de sa campagne natale à préférer s'installer "en ville"... Quelles que soient leurs motivations exactes, il n'y a pas de raison non plus de douter que ce soit par bienveillance pour lui qu'ils ont voulu l'empêcher de poursuivre. Fermement convaincus qu'il ne pouvait pas être le Messie, il était alors évident pour eux (ce en quoi ils avaient parfaitement raison) que l'histoire ne pourrait que mal se finir... C'était dans son intérêt à lui, et c'était de leur devoir d'agir ainsi.

Il est à peu près certain qu'ils ne changeront pas d'opinion jusqu'à sa mort. Ce n'est déjà pas la seule réponse qu'il vont obtenir de lui  ("ma famille, ce sont ceux qui croient en moi"), qui risquait de les amadouer ! Et, de fait, on n'entendra plus parler d'eux, au moins jusqu'à la crucifixion, où, même si la présence de Marie, rapportée par le seul évangile de Jean, était avérée (ce qui n'est pas évident, tant la scène ressemble à une captation d'héritage), rien ne nous dit pour autant qu'elle avait changé d'idée au sujet de son écervelé d'aîné... Par contre, on retrouve cette même famille, dirigeant comme une pme, la première communauté non-johannique (matthéenne, pour simplifier) de Jérusalem ! On retrouve en effet comme premier responsable de cette communauté, chronologiquement, d'abord Jacques, le cadet de Jésus, auquel succéderont, après sa mort, au moins un, peut-être deux, autres frères. Dans ce contexte d'oligarchie familiale, il semble alors plus vraisemblable que Marie y assumait le rôle de la matriarche, plutôt qu'elle soit allée jouer les contre-pouvoirs au sein de la communauté johannique. Quoi qu'il en soit, on ne sait pas comment s'est opérée la 'conversion' de la famille de Jésus, si elle a été spontanée, si elle a été sollicitée par les Galiléens qui voulaient faire pièce à la communauté johannique judéenne qui, elle, pouvait s'enorgueillir d'être fondée sur "le disciple que Jésus aimait" ? nous ne le saurons peut-être jamais. À suivre ...?

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