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Billet de blog 24 janvier 2025

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Les "lieutenants"

Tant qu'on ne tient pas compte de ce que Jésus, comme nous toutes et tous, en tant qu'être humain, a pu, et même dû, évoluer dans sa pensée et les conceptions de son rôle, au cours de sa vie, y compris au cours de son ministère public...

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L'évangile de Jean ne mentionne presque pas ce groupe de douze disciples, jouant un rôle spécifique parmi tous les autres disciples. Il est vrai que cet évangile a, d'une manière générale, très peu de traits communs avec les trois synoptiques, et justement, c'est dans le principal épisode qu'il partage avec eux (en-dehors de la passion/résurrection), à savoir la multiplication des pains, que les douze sont mentionnés. Encore n'est-ce là que dans les tout derniers versets de l'épisode, quand il s'agit de savoir si ces douze vont faire comme un grand nombre de disciples, c'est-à-dire laisser tomber Jésus ; Pierre répond alors en leur nom qu'ils seraient perdus sans lui, et Jésus souligne alors que c'est pourtant l'un d'eux qui, mieux que de le laisser tomber, le trahira...

Si on regarde maintenant dans les synoptiques, les trois parlent de cette constitution de ce groupe restreint, mais n'en donnent pas exactement les mêmes raisons : Luc précise seulement que Jésus les qualifie de "apôtres", ce qui signifie simplement "envoyés" ; mais envoyés pour faire quoi, avec quel rôle, Luc n'en dit rien. Selon Marc, ici, leur rôle est en premier d'être "avec Jésus" ; il est certains que les "disciples" dans leur ensemble n'étaient pas un groupe stable, pouvant s'attacher à lui pendant un temps puis, du jour au lendemain, disparaître. Les douze seraient donc avant tout ce groupe stable, proche du maître, lui permettant d'avoir un minimum de repères, de gens sur qui compter, et ensuite, du fait de cette proximité soutenue, capables aussi progressivement de le représenter.

Toujours selon Marc, cette représentation de Jésus, consistait d'abord à porter la parole, le message, de ce dernier (un peu comme des ambassadeurs), et ensuite d'exorciser, ce qui en est en quelque sorte une conséquence : en apportant la bonne parole, les esprits deviennent clairs et les démons n'ont plus de prise sur les personnes. Matthieu enfin, omettant le rôle d'être un groupe proche et de soutien pour Jésus, et ne mentionnant pas non plus celui de proclamer sa parole, précise par contre qu'outre l'expulsion des démons les douze auront pour mission de guérir aussi physiquement les maladies et infirmités, allant peut-être ainsi jusqu'au bout du travail de restauration des personnes.

On en arrive ainsi à ce que ces douze sont censés être des "lieutenants" de Jésus, au sens fort du mot : ceux qui "tiennent lieu" du maître, ceux qui sont capables de faire en tous points ce que lui fait. On peut noter qu'il n'est cependant pas affirmé par là que seuls ces douze pourraient le faire, il est évident que tel est le but que ne peut que poursuivre tout disciple sérieux et résolu... Que ce groupe nous soit alors donné comme exemple à suivre peut éventuellement se concevoir, à condition que ceci ne nous mène pas à mettre en place toute une pyramide, avec Dieu seul au sommet, puis Jésus (éventuellement en compagnie de Marie) au niveau juste en-dessous, puis les douze, puis les papes et toute la hiérarchie ordonnée, etc. etc.

Et puis enfin, cela ne nous explique pas pourquoi ce nombre de douze ? pourquoi pas dix ou trois, ou soixante ? C'est là que Matthieu et Luc, mais eux deux seuls, mentionnent qu'à un moment Jésus aurait prédit que, dans le royaume, ce fameux royaume à venir, les douze seraient assis sur des trônes (donc juste un rang en-dessous de Jésus...) et régiraient chacun une des douze tribus d'Israël. Que Matthieu mentionne cette prédiction n'est pas surprenant : l'évangile de Matthieu est celui qui est resté le plus proche de son judaïsme originel ; mais Luc ? lui l'héritier de Paul et de l'ouverture la plus large aux païens, aux non-juifs. Car quel serait le sort de ceux-ci, dans un ciel où seules les douze tribus seraient représentées par des rois placés au plus haut niveau possible de la hiérarchie ?

Alors que revient comme une rengaine tout du long des évangiles que "les premiers seront les derniers" et inversement, cette histoire des douze trônes ne tient plus la route. Luc la mentionne quand même, mais pas dans le même contexte que Matthieu (où il s'agit d'une récompense pour leur fidélité), et dans une phrase relativement énigmatique où il est question que ce sera le royaume de Jésus mais qu'ils auraient quand même des trônes, et promesse qui vient surtout juste après qu'ils se soient faits engueuler parce que, une fois de plus, ils venaient de se disputer pour savoir qui était le plus grand d'entre eux...! drôle de façon de les encourager à l'humilité, quand même, non ?

Pour toutes ces raisons, on peut admettre, je crois, que cette histoire du groupe des douze a eu son origine dans un temps parmi les premiers du ministère public de Jésus, où il était resté encore très "prisonnier" des perspectives du judaïsme d'où il était issu, avec cette notion des douze tribus, mais que ce groupe avait fini par perdre sa signification initiale au fur et à mesure qu'il avait évolué vers une conception beaucoup plus universaliste de ce Dieu qu'il appelait son Père.

Illustration 1

et il monte dans la montagne
et il appelle à lui ceux que lui-même voulait
et ils sont venus vers lui
    et il en a fait douze
pour qu'ils soient avec lui
et pour qu'il les envoie
    proclamer
    et avoir autorité pour expulser les démons

et il a fait les douze
et à Simon il a attribué le nom de Pierre
et Jacques de Zébédée et Jean le frère de Jacques
    et il leur a attribué le nom de Boanerguès
    ce qui veut dire "fils du tonnerre"
et André et Philippe
et Bartholomée et Matthieu
et Thomas et Jacques de Halphée
et Thaddée et Simon le Cananéen
et Judas Iscarioth
    qui l'a aussi livré
    
(Marc 3, 13-19)

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