Après ce qu'on appelle en général d'un terme un peu réducteur la "transfiguration" (comme s'il n'y avait eu que son visage à se mettre à rayonner), les trois évangiles synoptiques enchaînent sur ce même épisode qui attend Jésus en redescendant de la montagne, en redescendant de la rencontre au sommet, pour bien lui ramener les pieds sur terre. Voilà ! s'il avait cru pouvoir s'évader, fuir cette foule qui voudrait abdiquer toute responsabilité pour ne s'en remettre qu'à lui, cette foule qui attend de lui qu'il les prenne en charge comme des bébés, les nourrissant, les soignant, les dirigeant comme un troupeau de moutons ; s'il avait pu espérer que ce cauchemar se soit dissipé comme par magie, c'est râpé...
Bien sûr il n'y avait pas cru un instant, ni même espéré, il le savait très bien, c'était précisément l'objet de son colloque avec Élie et Moïse : que faire, vue la situation ? et c'est donc normal qu'il y soit de nouveau plongé complètement... Voilà ce père d'un enfant épileptique, et voici ces "apôtres", les neuf qui étaient restés en bas, qui s'étaient sans doute faits forts de le guérir mais qui sont tombés sur un os : rien à faire, c'est comme si leur super-pouvoirs s'étaient faits la malle, bernique pour chasser cet esprit-là, et les quelques scribes qui ont été témoins de la déconfiture qui commencent à leur emmêler la tête en leur disant qu'ils les avaient bien prévenus, ce Jésus n'est pas très catholique, potentiellement même un suppôt masqué de satan...
Et cette fois, il semble bien que la diatribe de Jésus n'est pas dirigée spécifiquement contre ces scribes ou autres pharisiens et chefs des prêtres, comme d'habitude, mais autant contre cet homme venu après tant d'autres le solliciter que contre ses disciples qui ne valent guère mieux que ce dernier. On a un peu l'impression d'une injustice : pourquoi leur en veut-il ainsi cette fois-ci ? Il y en a eu tant qui se sont adressés à lui, et jusqu'à présent il ne rechignait pas à accéder à leurs demandes, parfois même c'est lui qui en prenait l'initiative sans qu'ils n'aient rien dit ! et ses disciples, n'est-ce pas lui qui leur a donné ce "pouvoir" d'en faire autant, est-ce alors leur faute si cette fois-ci ça n'a pas marché ?
Ces "jusqu'à quand" confirment vraiment, je crois, ce tournant amorcé à la fin de la multiplication des pains, lorsqu'il a réalisé l'impasse dans laquelle le menaient précisément ces "signes", ces guérisons "surnaturelles", l'infantilisation qui s'en est suivie des bénéficiaires, tant les bénéficiaires effectifs que les bénéficiaires potentiels, autrement dit l'ensemble du peuple. Pourquoi alors cède-t-il quand même, pourquoi accepte-t-il de guérir cet épileptique ? Marc est le seul à nous donner cette précision : "ayant vu qu'une foule accourrait". Est-ce pour pouvoir s'échapper avant qu'elle n'arrive ? Ou plus simplement parce qu'il ne pouvait pas vraiment s'en empêcher ? puisqu'il ne faut pas oublier que ce n'est pas lui qui guérit, qu'il n'en est que l'intermédiaire.
On nous l'a dit tout du long des évangiles, les guérisons se produisent quand il s'émeut aux entrailles, et c'est précisément à cette capacité en lui qu'a fait appel ici le père. Est-ce une coïncidence ? alors que c'est la seule fois dans tous les évangiles où cet argument soit invoqué par le demandeur... sans doute le fallait-il pour vaincre, comme par exception, cette répulsion qu'il a désormais pour ces manifestations du surnaturel. Que les évangiles nous rapportent encore d'autres guérisons ne signifie rien, l'ordre de leurs récits n'ayant rien de chronologique, en-dehors de la naissance au début et de la mort à la fin. Mais justement, concernant cette mort, elle prend maintenant de plus en plus d'importance à l'horizon, et comment ne prendrait-elle pas de plus en plus de place dans ses perspectives, comme seule issue, précisément, pour couper court à toutes ces attentes indues ?
Agrandissement : Illustration 1
et étant revenus vers les disciples ils ont vu
une grande foule autour d'eux et des scribes débattant avec eux
et aussitôt l'ayant vu toute la foule fut stupéfiée
et courant au-devant de lui ils le saluaient
et il leur demanda
« de quoi débattiez-vous avec eux ? »
et un de la foule lui a répondu
« maître ! je t'ai amené mon fils qui a un esprit muet
et quand il s'empare de lui il le rompt
et il écume et il grince des dents et il devient raide
et j'ai dit à tes disciples qu'ils l'expulsent mais ils n'ont pas pu »
alors leur répondant il dit
« ô génération sans foi !
jusqu'à quand serai-je avec vous ? jusqu'à quand vous supporterai-je ?
amenez-le près de moi ! »
et ils le lui ont amené et en le voyant l'esprit aussitôt l'a convulsionné
et étant tombé par terre il se roulait en bavant
et il a demandé à son père
« depuis combien de temps est-ce que cela lui arrive ? »
et il a dit
« depuis l'enfance et souvent il l'a jeté dans le feu ou dans l'eau
pour le perdre mais si tu le peux aide-nous ! ému aux entrailles pour nous »
alors Jésus lui a dit
« ce "si tu peux" ? tout est possible pour qui croit »
aussitôt se récriant le père de l'enfant disait
« je crois ! aide mon incroyance ! »
alors ayant vu qu'une foule accourait
Jésus a engueulé l'esprit impur en lui disant
« esprit muet et sourd ! moi je te commande
sors de lui et n'entre plus jamais en lui ! »
et ayant crié et l'ayant beaucoup convulsé il est sorti
et il est devenu comme mort si bien que beaucoup disaient qu'il avait péri
mais Jésus ayant pris sa main l'a réveillé et il s'est levé
et lui étant rentré à la maison ses disciples lui demandaient en privé
« et nous ? nous n'avons pas pu l'expulser ! »
et il leur a dit
« ce genre-là ne peut être expulsé par rien sinon par la prière... »
(Marc 9, 14-29)