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Billet de blog 24 mars 2025

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Nul prophète en son pays

Tous furent remplis de fureur en entendant ces choses, et, s'étant levés, ils le jetèrent hors de la ville, et le menèrent jusqu'à un escarpement de la montagne afin de le précipiter en bas...

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Luc est le seul à avoir dramatisé à ce point cette scène du retour de Jésus dans son village natal, Nazareth ; de plus, il la place au tout début du ministère public, avant même que se produise la moindre guérison, avant même le moindre enseignement. Ce serait le premier événement à son retour en Galilée après avoir été baptisé par Jean et jeûné quarante jours dans le désert. En exagérant alors la réaction des habitants de Nazareth, qui auraient donc selon lui essayé de le tuer, Luc transforme ce qui, chez Marc et Matthieu, n'est qu'incapacité à croire en lui et indifférence, en hostilité déclarée, comme pour dire que l'issue finale se trouvait déjà en germe au tout commencement.

Mais si on y réfléchit un peu, en fait c'est déjà quand il était parti de son village natal pour aller écouter Jean et se faire son disciple, qu'il avait rompu les amarres, qu'il les avait en quelque sorte reniés, car déjà la prédication de Jean était-elle un appel à une certaine rupture dans la façon de comprendre ce que c'était qu'être Juif, à un retour sur soi, à une conversion. Certes, Jean ne révolutionnait pas encore autant que Jésus ne le fera par la suite, mais il n'en reste pas moins qu'il était bien authentiquement prophète, chargé de réveiller les consciences, de les faire sortir de l'alternative entre collaboration avec l'occupant et résistance armée sans issue.

Et comme par hasard (!:), là où pour Marc et Matthieu, dans l'affirmation "aucun prophète n'est accepté dans sa patrie", le mot "patrie" désigne en fait simplement Nazareth, ici chez Luc, les deux exemples de Élie et Élisée qu'il est le seul à développer, donnent un sens beaucoup plus large à ce même mot de "patrie" : ici on parle d'étrangers, de goïm, de païens ; c'est la thèse de Luc, le disciple de Paul, c'est tout Israël qui dans son ensemble aura rejeté le messie que YHWH lui avait envoyé. Ces quelques rares exemples de la veuve de Sarepta et de Naaman, seraient donc les prémices du tournant que YHWH opérera bientôt : Israël n'est plus le peuple élu, choisi, préféré.

La façon dont Jésus échappe alors à la foule de ses compatriotes sur le point de le jeter dans un précipice est à prendre dans un sens purement symbolique, annonce anticipatrice de la façon dont il s'échappera aussi de la mort par la résurrection : oui, ils le tueront, mais c'est précisément ce qui attirera à lui tant de monde, et assez vite un monde composé majoritairement de païens. Même s'il est évident que les tout tout tout premiers "chrétiens" étaient tous des Juifs, en à peine une ou deux décades ils seront devenus une minorité infime, comme conséquence essentiellement de l'activité missionnaire de Paul qui, selon les Actes des apôtres, partout où il se rendait dans l'empire, après s'être fait rejeter par la communauté juive locale, n'avait plus d'autre option que de s'adresser aux païens, lesquels, eux, recevaient son message.

Telle est en tout cas la thèse de Luc, initiée déjà ici au début de son évangile, et poursuivie tout du long de ses Actes. Il est bien possible que Luc ait exagéré ce rejet relativement global de Jésus par le judaïsme, et surtout que les antagonismes aient mis beaucoup plus de temps à s'envenimer qu'on ne le pensait encore récemment, mais les tentatives de revenir sur l'histoire, à la limite de vouloir refusionner les deux religions, semblent ressortir de fantasmes vains. Chacune a ses richesses et ses atouts, mais comme on sait, le mariage de la carpe et du lapin ne risque d'aucune façon de leur donner ni à l'une ni à l'autre une progéniture nombreuse...

Illustration 1

    et il a dit
« amen ! je vous dis
    qu'aucun prophète n'est accepté dans sa patrie

oui en vérité je vous dis
    il y avait de nombreuses veuves
aux jours d'Élie en Israël
quand fut fermé le ciel pour trois ans et six mois
quand il y eut une grande famine sur toute la terre
    et Élie ne fut envoyé à aucune d'elles
mais auprès d'une femme veuve à Sarepta de Sidon
    et il y avait de nombreux lépreux
en Israël au temps d'Élisée le prophète
    et aucun d'eux ne fut purifié
mais Naaman le Syrien si »
    
et tous dans la synagogue furent remplis de fureur
    en entendant ces choses
et s'étant levés
    ils le jetèrent hors de la ville
    et le menèrent jusqu'à un escarpement
de la montagne sur laquelle leur ville avait été construite
    afin de le précipiter en bas
mais lui
    étant passé au milieu d'eux
    s'en allait

(Luc 4, 24-30)

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